Le soleil donne sans jamais recevoir, entretien avec Léa Bismuth, commissaire d’exposition

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Pour Léa Bismuth, le nom de Georges Bataille est apparu, la première fois qu’elle l’a rencontré, comme un éclat dans la nuit.

Fidèle à l’émotion ressentie lors de la lecture de L’Expérience intérieure, elle n’a eu de cesse, depuis cet événement fondateur, de chercher à s’approcher du mystère d’une œuvre évidente de génie et d’opacité critique.

Ayant choisi de questionner par le biais de l’art le plus exigeant les contours évidés du monde commun, Léa Bismuth a réuni, pour un vaste cycle d’expositions en trois temps devant se clore en février 2019, un ensemble d’œuvres évoquant la présence et la radicalité de pensée de l’auteur de La Part maudite.

Les artistes rassemblés à Labanque de Béthune ont ainsi créé à leur insu une « machine à rêve » où les notions de traversée et de transe,  d’excès et de don, établissent les formes d’un inconscient partagé, traçant les lignes brisées d’une communauté invisible à laquelle le spectateur, s’il peut se dessaisir un instant, par amitié, de la cuirasse qui lui tient lieu de vie, est invité à se joindre, dans l’inédit d’une révolution subjective à venir.

En exposant des pièces historiques, mais aussi en proposant à onze artistes de créer une œuvre spécifique pour le premier volet de son exposition, Léa Bismuth invente une possible Traversée des inquiétudes, en pariant sur la volupté d’une brûlure collective porteuse de renaissance, comme le tremblement des fentes d’une ombrelle gigantesque offerte au soleil de midi.

Nous avons envisagé le dialogue comme la chance d’une expérience où nous ferions usage de Georges Bataille pour tenter de comprendre ce besoin de feu unissant aujourd’hui de nouveaux solitaires, dans le désert et la merveille d’un présent enténébré de lumières mortes.

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Quels souvenirs gardez-vous de la première œuvre lue de Georges Bataille ? Comment et par qui son nom vous a-t-il été transmis ?

C’est une merveilleuse question, car le souvenir de cette rencontre m’est apparu récemment et s’avère pour moi fondamental, autant dans ma construction intellectuelle que personnelle. C’était en 2003 ou 2004. Je sortais de deux années de classe prépa littéraire, où j’avais certes étudié la philosophie (notamment avec mon cher professeur Christian Jambet) et la littérature, mais où je m’étais franchement ennuyée. J’étais un peu désœuvrée. Je ne savais pas ce que j’allais faire de ma vie. Je m’étais inscrite en philo et en histoire de l’art à la Sorbonne, et je traînais chez Vrin, sur la place, un après-midi ensoleillé. Je ne sais pas pourquoi, j’ai acheté L’Expérience intérieure : je n’avais, je pense, jamais encore croisé Georges Bataille. Le titre avait dû m’attirer sur les rayons, par magnétisme. J’ai dévoré le livre dans la chambre d’un immeuble de briques un peu triste, non loin de la Porte Dorée, à Paris (cette porte était vraiment dorée, le livre allait m’apporter la lumière de sa nuit). Ce livre, c’est celui de la collection Tel Gallimard, avec un Kandinsky sur la couverture, et le nom de Bataille en lettres capitales carmin. Depuis, il ne m’a jamais quittée. Toutes les pages en sont raturées de différentes manières — crayon, Bic, fluo. Toutes les pages s’en arrachent, surtout celles à la fin où il parle de Proust et de la jalousie. J’avais donc vingt ans. Je découvrais ce qu’avoir envie d’écrire et de vivre pouvait vouloir dire, sans le savoir encore. Après, dès l’année suivante, j’ai tout lu, pour écrire mon mémoire de Maîtrise de philosophie sur la question de l’athéologie et de la souveraineté de l’artiste, c’était merveilleux. J’ai tout lu sans rien comprendre, inconsciente. Et pendant plus de dix ans, j’ai attendu d’en faire quelque chose.

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Votre façon d’exposer relève d’une véritable écriture. Quels en sont les principes ? Comment avez-vous écrit le premier volet de La traversée des inquiétudes intitulé Dépenses ?

C’est sans doute de l’écriture, oui. Mais, je réfléchis encore. J’aimerais savoir précisément de quoi on parle, lorsque l’on dit : « C’est de l’écriture, ce n’en est pas, ça relève de l’écriture, c’est un geste d’écriture… » De quoi l’écriture est-elle le nom ? C’est cette question que je me pose en ce moment.

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Mais, pour répondre concrètement, les principes que j’ai mis en place pour construire tout le projet sont ceux d’une relecture de la pensée de Bataille dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui. Je ne suis pas historienne, je ne suis pas spécialiste : ce qui m’intéresse, c’est l’usage que l’on fait des choses, comment on se les approprie, comment on les incarne. Donc, cette relecture est à la fois une digestion et une adaptation libre. C’est de cette manière que j’ai présenté les choses aux artistes qui ont accepté de travailler sur le projet, à travers l’angle spécifique de La Part Maudite pour Dépenses. Il y avait des artistes qui connaissaient déjà Bataille, d’autres qui le découvraient. Tous ont travaillé avec le texte, par-dessus, par en-dessous, au travers, par-delà, cela n’a pas d’importance. D’ailleurs, je ne suis pas en mesure de dire aujourd’hui avec précision comment et pourquoi chaque artiste a traité la question : comment savoir ce qui se niche dans une conscience qui lit un livre pour le transformer ? Il y a un inconscient de l’exposition, et il est dans les œuvres, c’est juste cela. L’écriture, c’est aussi invisible, comme une machine à rêve.

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Qu’entendez-vous par « inquiétudes » ? Comment avez-vous pensé l’articulation des trois parties de ce cycle d’expositions ?

J’ai beaucoup réfléchi à ce titre récemment : pourquoi avoir intitulé cette trilogie La Traversée des Inquiétudes ? C’est un peu fou. Tout un programme. Je pense que les deux termes se conjuguent, ou doivent se conjuguer pour être opérants pleinement, comme écriture justement. Traversée et inquiétude s’accouplent pour décrire un territoire en mouvement. Une inquiétude, ça ne peut que se traverser, ou alors on stagne dans la dépression ; mais il faut trouver une forme pour cela, lui faire audience et l’accueillir pour la vivre pleinement, avec la douleur et la joie que cela suppose conjointement, la fente que cela fait dans l’ombrelle. J’ai lu il y a peu un livre de Marielle Macé (Styles – Critique de nos formes de vie) où cette chercheuse en littérature écrit  ceci : « On doit saluer ces efforts pour reconnaître que dans le fait même de la qualification des formes de vie gît une inquiétude, et pour se placer soi-même au cœur de cette inquiétude, en devenir l’arène : qualifier sans refermer le problème de la forme, qualifier sans enclore ». En d’autres termes, l’inquiétude est bien le nom de la littérature elle-même ou du livre qui s’écrit, c’est ce qui habite toute la pensée de Bataille et des écrivains que j’aime (Aragon, Derrida, Klossowski, Benjamin, Proust, Barthes, Certeau, Nabokov, Duras…), qui ont la force de regarder leur vie confrontée au monde qui les blesse, et le provoquer en duel, le relancer à ses limites et dans ses pointes. La déclosion dont parle Macé est périlleuse, mais c’est parfois la seule solution pour faire advenir quelque chose plutôt que rien. « Ne jamais s’en tenir quitte, c’est un tourment d’écrivain », écrit-elle encore. A partir de là, comme on dit, il faut y aller, et traverser la rivière à la nage, même s’il y a du courant, on verra bien, on n’a pas beaucoup le choix.

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La trilogie se déploie comme cette traversée. Je me suis donnée un cadre parce que j’y ai été obligée pour présenter le projet d’exposition : Dépenses 2016, Intériorités 2017, Vertiges 2018. C’est une dialectique : un état brûlant d’abord, une plongée dans l’obscurité ensuite, pour enfin parvenir à un vertige, à l’impossible dont parle Bataille. A la fin de la traversée, j’aimerais que l’épiphanie se révèle dans une élévation paradoxale parce qu’immanente : une lévitation, un saut dans le vide, mais dans une chute horizontale et extatique. Chez Bataille, comme dans cette traversée, il n’y a pas de Dieu à trouver, mais on peut tourner autour du secret qui nous pousse à avoir encore envie de prononcer son nom, de temps en temps. Nous sommes les acteurs de cette danse qui tourne autour du noyau dur de l’existence.

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Avez-vous recherché à développer l’idée d’une communauté d’artistes dont le nom de Bataille serait le noyau ? Peut-on aborder l’œuvre de Bataille sans croire aussi à l’idée de révolution, qu’elle soit d’ordre politique, intime ou esthétique ?

C’est arrivé petit à petit : la question de la communauté est entrée dans le projet, alors que je ne l’avais pas tout à fait prévue. Elle était néanmoins inévitable, puisqu’elle est fondamentale chez Bataille, même si elle est extrêmement complexe. Il suffit d’ailleurs pour saisir cela de relire la généalogie des débats philosophiques suscités à la suite de Bataille par Blanchot (La Communauté inavouable, 1984), Jean-Luc Nancy (La Communauté désœuvrée en 1986, puis La Communauté désavouée en 2014) et Giorgio Agamben (La Communauté qui vient en 1990). Ce n’est pas le lieu ici de reprendre tout le cheminement, depuis Acéphale, jusqu’à aujourd’hui, en passant par les étapes historiques du Communisme dans la deuxième partie du XXème siècle. Cela dit, quelque chose résiste de la communauté elle-même, mais je pense que la question s’est déplacée : la communauté est aujourd’hui fragmentée, disjointe, atomisée, et que c’est bien là tout le problème. Le mot fait peur, et le langage est piégé. C’est pourquoi, à présent, le terme de « commun » est davantage utilisé : Jean-Luc Nancy écrivait ainsi, dans un entretien récent paru sur le site de lundi matin et daté du 4 janvier 2017 : « J’ai délaissé le mot « communauté » car il ne cesse pas de faire surgir des malentendus ou des trop bienentendus (on peut les voir des deux façons). Je l’avais reçu de Bataille et de Bailly mais il a soudain connu une vogue de plus en plus douteuse – et donc aussi une contestation parfois juste et parfois elle aussi douteuse. L’important pour moi est que le commun est ontologiquement présent dans l’individuel ». Il a sans doute raison. Le commun demeure une force qu’il faut d’abord trouver en soi et pour soi, pour ensuite la faire rayonner.

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Il y a un vieux mot philosophique que j’aime, et qui pourrait nous aider à régler le problème : c’est celui d’amitié. « C’est au fond de chaque situation et au fond de chacun qu’il faut chercher l’époque. C’est là que « nous » nous retrouvons, là que se tiennent les amis véritables, dispersés aux quatre coins du globe, mais cheminant ensemble », écrit Le Comité Invisible dans A nos amis. Le « Nous » dont il est question est celui d’une fraternité des singularités. L’exposition, comme forme, serait alors l’écrin de ce « Nous », comme lieu libre où s’actualisent des possibles.

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Donc, oui, on ne peut pas lire Bataille sans penser le Nous qui se cherche, qui se trouve dans les « politiques de l’amitié » dont parle Derrida et dont on peut parvenir à circonscrire le cadre mouvant dans un lieu, autour d’une table, dans une réelle conversation, dans un espace d’exposition (qui se trouve ici, ironiquement, être une ancienne Banque, c’est-à-dire le lieu même où le Nous n’existe pas et est refusé « capitalistiquement » parlant ; mais c’est une autre histoire). Le Nous est par essence révolutionnaire, même si l’on ne monte pas des barricades, car le Nous agit comme une envie de respirer et de vivre : c’est un moteur.

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Si vous êtes seuls et un peu timides, allez dans une bibliothèque ou une librairie et cherchez vos amis dans les livres ; ou alors rendez-vous à Beaubourg, au Louvre ou je ne sais où, pour voir des tableaux, des installations, des films ; voilà ce que j’ai envie de dire. Car le Nous est aussi et avant tout un Je qui rencontre un autre Je. Des œuvres se répondront, en dehors des époques, des anachronismes et des modes. Parfois, on n’analyse pas bien les biais, les voies de correspondance empruntées, les chemins de traverse qui produisent ces rencontres entre les œuvres et entre les êtres ; mais toujours est-il qu’elles existent ces rencontres ; sinon l’art serait mort, et il est tout sauf mort. L’exposition veut peut-être tout simplement dire cela, et l’écrire sur les murs, le signaler.

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Propos recueillis par Fabien Ribery

« La Traversée des inquiétudes est un cycle conçu par Léa Bismuth de trois expositions à Labanque de Béthune : Dépenses (8 octobre 2016 – 26 février 2017), Intériorités (octobre 2017 – février 2018) et Vertiges (octobre 2018 – février 2019). Chaque exposition adapte librement un ouvrage de Georges Bataille et fait l’objet d’un travail de recherche sur un principe d’écriture collective. »

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Se rendre à Labanque

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Crédit photos : Marc Domage

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