Eloge de l’amitié, par Anne Wiazemsky

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Le charme discret du dernier livre d’Anne Wiazemsky, Un saint homme, provient de sa relative désuétude : un air d’années cinquante assumé, et un goût des jupes plissées se moquant bien du siècle peroxydé de Donald Trump.

Petite-fille de François Mauriac, jeune femme dont la bonne éducation n’aura pas éteint le tempérament fondamentalement rebelle, Anne Wiazemsky eut un ami exceptionnel, un homme de Dieu qui fut son éducateur à Caracas, un prêtre jovial et profond, Père Deau.

Un saint homme ? Vous riez sous cape et pensez au fameux concept de Lacan, le sinthome, soit une pratique de l’écriture permettant de faire tenir ensemble imaginaire, réel et symbolique, de repousser par le langage réinventé, brassé, réorchestré, les appels de la psychose.

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Pour l’auteure de Mon beau navire, désorientée par la perte du domaine familial de Malagar (près de Langon, en Gironde), et l’arrachement brutal à une enfance passée au Venezuela, Père Deau fut un amer, un soutien indéfectible. Un rePère, sans soutane depuis le concile Vatican II : « C’est tellement plus pratique pour jouer au foot ! Je porte une discrète petite croix au revers de ma veste qui indique que je suis un homme d’Eglise, c’est tout ! »

Retrouvé en 1988 grâce à la parution de son premier livre, Des filles bien élevées, vingt-cinq ans après leur séparation, Père Deau se montre toujours aussi attentif envers sa petite protégée, son chouchou, avec qui il va désormais correspondre jusqu’à sa mort, l’interrogeant sur sa mère, souffrant de dépression chronique, et son « galapiat de frère », plus rarement sur son parcours spirituel.

Calomnié, soupçonné de pédophilie pour avoir pris l’habitude de discuter avec son élève en-dehors des heures de classe, le petit prêtre expulsé du Venezuela pour le Cameroun, avoue, pudique : « Comme tout le monde, j’ai des blessures. Ma mission est de m’occuper de celles des autres et croyez-moi ou pas, c’est du boulot ! »

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A sa grande surprise, Anne la « patachone » est devenue comédienne – belle scène où son visage apparaît de façon totalement inattendue lors d’une séance de cinéma dans la brousse, à la faveur de la projection du film  de Robert Bresson, Au hasard Balthazar, où elle partage l’affiche avec un âne martyrisé -, puis écrivain, faisant du roman de ses parents, et de ses propres aventures biographiques, la matière même de son écriture.

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Invitée systématiquement à la librairie Mollat de Bordeaux pour présenter ses nouveaux livres à l’occasion de leur parution, la belle indépendante, craignant toujours d’être prise en faute, de manquer de tact, de trop en dire à propos des secrets d’une famille pour qui la respectabilité est un blason, puise chaque fois, en la bienveillance de son ami  – il est au premier rang, enthousiaste, bondissant – un regain de puissance : « Parfois, j’ai la sensation fugitive que le père Deau me porte bonheur. »

Vers la fin du livre, dans une page sobre et bouleversante, Anne Wiazemsky révèle les mots d’une mère à son fils, reproduisant une lettre confiée par son complice. Le futur homme d’église a alors douze ans : « Mon petit Marcel, je ne voudrais pas que tu penses que ta maman t’abandonne. Je dois travailler chez des personnes qui me traitent bien et je ne peux pas venir te voir. Je sais que tu n’aimes pas écrire, mais essaie de me faire savoir que tu vas bien. Ta maman qui t’aime plus que tout. »

Commentaire : « Emportée par une forte émotion, je lis et relis cette vieille carte postale. Tout de suite un détail s’est imposé : le père Deau ne dit jamais « Maman », mais « Elle » et elle, « Ta maman ». »

http://data.abuledu.org/URI/53579733

Bientôt, nous sommes en 2006, Anne apprend le décès de son ami, d’une rechute brutale d’un cancer de l’estomac refusant d’abdiquer.

« Depuis que nous  nous étions retrouvés, en 1988, j’avais vite pensé que personne ne m’avait fait autant confiance que le père Deau ; qu’il croyait en moi aujourd’hui comme il croyait en la gamine de douze ans, à Caracas. »

Que faire maintenant ?

« Ce que tu as toujours fait, travailler. »

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Anne Wiazemsky, Un saint homme, Gallimard, 2017, 124p

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Mary Claquin dit :

    Merci! Je l’avais repéré dans plusieurs critiques, je suis encore plus déterminée à le lire!

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  2. Une magnifique critique !

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