Accéder à la source de l’imaginaire, par le photographe Anton Delsol

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Très apprécié sur les réseaux sociaux, le photographe Anton Delsol aime brouiller les pistes, varier les esthétiques, et imaginer des univers fictionnels, où les femmes – ce sont toujours des modèles non-professionnelles – sont tout à la fois proies fascinantes, papillons de nuits, et maîtresses d’un jeu où leur Pygmalion ne craint pas d’être déstabilisé.

Son continuum d’images invente un monde où les apparences sont des réalités dernières.

J’ai souhaité ici lui proposer l’exercice de la lecture d’images.

Marion

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Accéder à la source de l’imaginaire.

Rien n’est au passé, tout reste vivant par le regard, triple dans cette photo : celui du photographe, celui du modèle et celui du spectateur. Triangulation oculaire, et geste sédimentaire lié à celui de photographier, mais aussi à celui d’extraire la matière brute du visage du modèle, et la couche de poussières sur la vitre. La pluie, à l’instar du temps, ne lave rien, ne salit pas non plus, mais transforme la surface sensible (le verre), que je considère comme un filtre que je n’utilise pas. Il s’agit d’une photo numérique. Le temps, la surface sensible, la magie sont là, ailleurs peut-être que dans une couche photosensible due à une pellicule argentique, mais présentent à la manière d’une gravure en temps réel.

Le regard et la couche sensible, la barrière, la peau, le verre.

Olga

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Le goût de la capture.

Saisir le monde, une figure, directement, à la manière d’un chasseur ou d’un poète. Mes armes : un appareil photo et une intention. Le terme de « promenade photographique » est très présent dans mon travail sous la forme d’un titre, mais aussi d’un désir.

Dans ce terme de « promenade », il y a une idée de dualité. « Promenade » donne l’image d’une balade sans but, pour s’oxygéner, se détendre, mais mes « promenades » sont souvent davantage des dérobades photographiques. Qu’il s’agisse de balade sur les bords de Garonne, dans des lieux abandonnés, ou dans les rues de Hong Kong l’intention est la même : se perdre et rentrer dans un état de saisie créatrice du monde, ou du sujet.

Intérieur abandonné et Hong Kong dans la brume

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La photo est une missive qui donne des nouvelles de celui qui l’a réalisée.

Carte postale sentimentale.

Le goût des lieux abandonnés, pas celui de l’exploration urbaine, mais plutôt de l’exploration sentimentale, d’une analyse fictionnelle de soi-même.

L’idée d’une focale imaginaire, la fuite, la perte, le retour à quelque chose qui rassure. Chaque photo est un morceau de pain sur la route, afin de retrouver le chemin, son chemin. Mais chaque photo annihile la précédente, ou la rend au contraire plus lisible, comme une preuve supplémentaire. Une preuve de quoi ? D’une histoire ?  D’une existence ? Et c’est là qu’une autre ligne est franchie : il s’agit d’une histoire, d’un scénario invisible, de traces cumulées, de preuves qui racontent ce que le spectateur veut voir.

Natacha

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Qu’est-ce que le réel a déposé dans cette photo ?

Le regard est nié (celui du modèle). Existe alors celui du photographe qui dirige la séance, ouvre les brèches d’une histoire, commence son travail de mise en scène.

Que fait cette jeune fille tatouée dans cette position ? Jeu sexuel, abandon, simple pose, attente d’une directive, atteinte à la vie privée, astreinte, étreintes à venir ?

Le langage apparaît forcement à travers l’image. Il y a besoin des mots pour comprendre un peu plus cette situation : un fétiche ? Une sorte de statue sur un lit misérable, dans une pièce misérable, objet du fantasme, objet du jeu photographique, objet de perdition, objet de reconnaissance visuelle à des formes plus anciennes, à d’autres photographies, palimpseste visuel. Une image plus une image plus une image…

Find your love and let it kill you

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Trouve ton amour et laisse-le te tuer. Symboliquement, car le temps, inexorablement, fait son office de bourreau et d’archange, en compagnon de route.

La photographie est bien sûr une histoire de temps, de durée, d’attente mais aussi d’action.

L’action peut être douce, immobile, action-pensée, résistance à la disparation.

La disparition sans doute plus que l’apparition de l’image, disparition pour mieux évoquer l’absence, la chute…Une chute sensuelle. Le modèle est allongé sur une moquette épaisse, dans un lieu indéterminée, à même le sol. L’action est-elle passée ou à venir ?

Est-ce le début de l’histoire ou sa fin ? Le début en tout cas de la « vie » d’une image, un effet retard. Du vide, du noir, d’un état d’abandon, d’une chute, d’un espace sans nom vient l’acte de création pure, réussi ou pas, mais présent.

Ce qui trouble, c’est ce décalage entre la prise de vue et le moment où la photo se laisse voir dans le flux d’un continuum d’images extrêmement puissant.

Triple processus d’ailleurs, celui mental de la production d’une image dans l’esprit du photographe, celui de sa réalisation avec le modèle, et celui, final, de sa mise au monde, de sa « Tumblerisation ». Fantasme, écriture, publication.

Il faudrait parler du rapport à la monstration, le tirage, l’exposition, la publication à travers un support comme un livre, des temps de lecture différents, des respirations différentes. En cela, le livre bien sûr en tant qu’objet m’intéresse, mais il s’agit d’un autre temps, d’une autre action, d’un autre regard.

Pour le moment, la « diffusion » des images sur un album avec un titre et une durée de publication sur Facebook par exemple correspond à cet ordre complexe de vie et de mort de l’image. Fast food visuel, fast fast fast and beautiful…

Tout s’accélère, mais en fait le geste, mon geste photographique, est dans la répétition, dans la profusion des images, et encore, je me limite souvent à 36, 72 photos, un ordre analogique, deux pellicules…

Je fais beaucoup d’images pendant la séance, ou lors de mes promenades, et les séries doivent montrer cette force. On peut bien sûr, et c’est pourquoi cet exercice d’éditing est compliqué pour moi, extraire des images d’une série, mais en fait, à l’instar d’une phrase, chaque image est un mot qui donne le sens de la séance. Plus que du sens, c’est d’énergie dont il s’agit, d’un flux, d’un échange entre le modèle et soi-même, d’une performance théâtrale. On en revient à cette question : l’action est-elle passée ou à venir ?

La balançoire et extrait de la série España Nada : l’état d’équilibre

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Tout est question d’équilibre, ou plutôt, dans mon cas, de déséquilibre. Equilibre visuel à travers quelques notions de composition, déséquilibre mental, décalage plutôt.

L’image des vêtements dans cette maison abandonnée m’a tout de suite fait penser à la guerre, aux maisons dévastées, aux ruines béantes…

Image qui renvoie à d’autres images une fois de plus, mais qui renvoie surtout à soi-même. Autoportrait, décalage (images de guerre dans un pays en paix), beauté formelle tout simplement.

C’est un sujet sur lequel je réfléchis en ce moment (les images avancent dans l’ombre). Ce décalage dans le processus de fabrication  entre des images qui renvoient directement à l’actualité du monde, la guerre notamment, les migrants, la violence, faites par des photoreporters  et la mise en scène du monde.

Pour illustrer ce propos, il faudrait imaginer l’image : il s’agit de soldats africains ou ce qu’on peut en imaginer à partir d’éléments précis (armes, uniformes etc.) dans la campagne Bordelaise, au pied d’un château ou tout simplement en train de se promener.

De quoi s’agit-il encore une fois ? Mise en scène, reportage bidonné, fantasme, jeu …

Extrait de la série International Raw Cam où la photo est prise à travers la caméra de l’ordinateur

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Des inconnus jouent une scène ancienne, primitive, devant l’objectif de la caméra numérique de leur ordinateur, et je prends des photos de cela en direct, sans repentir, sans pouvoir dialoguer la plupart du temps.

Le filtre une fois de plus, le filtre qui se superpose à cette réalité crue et qui transforme l’image sans doute banale d’un couple faisant l’amour en une danse sombre à la limite du pixel.

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Même série, avec une Japonaise rencontrée sur Facebook et qui souhaitait faire des photos. Ne pouvant me déplacer au Japon, et voulant répondre à sa demande, j’ai imaginé ce dispositif utilisé plusieurs fois, ainsi que celui qui consistait à filmer des images de films ensuite.

Avec elle, dans ce diptyque, j’ai mélangé une image prise lors d’une promenade et son portrait, le tout travaillé avec le même traitement, afin d’uniformiser les deux images en un double inattendu.

Trahison des images

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 « Trahison des images » est un dispositif  qui m’est venu en visitant une usine à bois désaffectée dans les Landes. La beauté des posters collés sur les ateliers, ainsi que leur lente transformation, était extraordinaire. Malheureusement, à mon retour, ces images avaient disparue, elles avaient été décollées, récupérées ou détruites.

J’ai alors découpé à mon tour des images de mode dans des magazines, et je les ai laissées dans cet espace. Plusieurs mois après, j’ai photographié ce qu’il en restait.

Passage du temps, transformation etc. Le résultat n’est esthétiquement pas convaincant. Néanmoins, cela m’a permis de penser à un autre dispositif de transformation des images par la nature avec le système des marées près de la Garonne.

Je laisse des grands tirages près des berges, et j’attends le passage de la marée sur les photos. C’est la nature même qui reprend le dessus sur des photos de la nature.

Là, je laisse pourrir l’image, traces de champignons, images qui se gondolent, s’épaississent.

Le numérique à l’épreuve de la boue, de l’eau, du froid…

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Du rapport au modèle et de la déconstruction de l’image par l’éclatement de la couleur.

Contrairement à l’esthétique de Jean-Claude Bélégou, il existe chez moi une part d’improvisation totale, de jeu, d’accident…Tout ou presque est sujet au jeu et se transforme en objet. Il s’agit de modèles non professionnelles. Ce que chacun apporte est essentiel.

Là où je rejoins Bélégou, c’est sur la part du modèle comme muse, comme actrice essentielle à la construction de l’image. Sans son corps, sa présence, son aura, ses questionnements, sa sensibilité, il n’y aurait pas ces images.

Alors oui, souvent, je fais des repérages, des essais de lumière, j’imagine mentalement les images, mais c’est au cours de la séance, de minimum trois heures, que se décantent les choses.

La fatigue, le froid parfois, le décor, la lumière, l’humeur de la modèle, le mien, notre fatigue car on est toujours en mouvement, à arpenter une pièce, une usine, un calvaire, tout cela participe du processus de réalisation de l’image.

L’émotion curieusement, face au modèle dénudé, n’existe pas. Je ne parlerais pas pour la modèle, mais pour moi l’acte de photographier est un acte de distance.

 L’émotion face à l’image produite peut être très forte au contraire, dans un décalage. Un peu comme lorsque, dans la chaleur du labo, apparaissait l’image du modèle dans les cuves ; en développant les images ensuite, sur mon ordinateur, la nuit souvent, l’émotion est de retour.

Cette distance est étrange, mais c’est elle qui me permet de m’approcher, de récupérer ce que donne émotionnellement le modèle.

Parfois je les dirige, d’autres fois non.

Il est intéressant de constater que dans la diffusion des images sur Facebook par exemple, je ne parle pas de publication pour un livre futur. L’ordre des images est celui de la séance.

Je veux que le spectateur ressente le continuum, la progression, le retour en arrière, les ratés, les hésitations, la réussite du déroulé de la séance. Il s’agit une fois de plus d’une image plus une image plus une image…

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Le jeu et la trilogie espace / temps / rencontre

Le jeu, car, comme des enfants, on récupère les objets sur place pour inventer une histoire.

Cette image est parlante : le crucifix, la vieille photo etc. Tout cela est l’objet du hasard et de la confrontation en direct d’une volonté et de deux personnes vivant à un moment donné, jouant ensemble.

La photo est un jeu, la séance une rencontre, le mariage du hasard, de l’émotion et d’une part de technique.

Site d’Anton Delsol

 

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