Les Moments Littéraires, revue minuscule et nécessaire

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La persistance, dans le paysage dévasté de la critique sensible, de la revue de qualité Les Moments Littéraires est une excellente nouvelle.

Difficile à trouver, Les Moments littéraires pourrait n’être qu’une revue pour happy few (trois cents exemplaires à se passer sous le manteau ou faire venir par la poste), mais telle n’est pas seulement son ambition, quand il faudrait y abonner la plupart des bibliothèques de l’espace francophone, et la diffuser sans compter.

Après des numéros consacrés à Lionel Duroy, Lydia Flem, Diane de Margerie, Philippe Forest, René de Ceccatty, ou Emmanuel Carrère, les deux dernières livraisons de l’activiste et directeur de publication Gilbert Moreau sont dédiés à Robert Misrahi et Marie-Hélène Lafon, fille de paysans et écrivain attentive aux vies minuscules/majuscules (quinze livres) s’inventant au cœur de territoires ruraux (le Massif Central comme matrice) envisagés comme des lieux de révélation, d’âpreté, de merveille et d’inconnu.

Dans un beau texte inaugural, très éclairant, intitulé « Déplacements », Mathieu Riboulet réfléchit à la question cruciale de la place pour un grand nombre d’écrivains majeurs (on peut penser bien sûr à Annie Ernaux) : « Posons donc, en ouverture, la double injonction qui est le lot de certains de ceux qui écrivent, et qui n’est pas forcément contradictoire, que l’on peut même au contraire gagner à tâcher de rendre complémentaire : écrire parce que quelque chose de la place qui nous est assignées ne va pas, qu’on va tenter de corriger par le truchement d’infimes et infinis glissements ; ou éprouver que la déchirure qu’imprime un déplacement dans une vie pourrait être éclairée par le travail de plume. »

Entendre plus loin ce coup de langue, ce coup de rage, de Pierre Bergounioux : « La littérature ne tombe pas du ciel. Elle sourd du sol de l’existence, laquelle, on le sait, est traversée par la division du travail, la lutte des classes aux prises dans le procès de production. »

Dans un long  entretien, passionnant, avec Gilbert Moreau, Marie-Hélène Lafon revient sur son parcours de « transfuge de classe », son besoin absolu des « choses vertes », et son ambition poétique : « L’autobiographie de chacun serait celle de tous, c’est ça qui m’intéresse, c’est cela mon champ d’écriture. »

Considérant le terrain de la langue comme un lieu d’aventure en soi, le verbe est pour l’auteur de Le soir du chien une substance vitale, « une viande », que « l’acte mâle » de l’écriture viendra remuer, attaquer, souffler, ronger.

Pas de dialogues, mais des phrases à prononcer à voix haute, des textes à vocaliser, à lancer contre les arbres, dans les feuillées du jour, dans les gorges de la nuit, et à incarner, empoigner, avec puissance, trouble, rage.

Dans un texte inédit donné à la revue sous forme de journal, « Moments d’été », Hélène Lafon raconte sans afféterie, avec une violence sourde à peine masquée par la délicatesse des propos, les mouches, la perte de la foi, un blaireau empaillé, les mésanges, le passage d’un hélicoptère, le thé du matin, concluant, après avoir évoqué la logique de survie humaine, coûte que coûte : « Nous ne sommes pas des bêtes. Même pas. »

Mais Les Moments littéraires, c’est aussi le philosophe spinoziste, juif athée, Robert Misrahi déclarant, parmi tant de paroles intelligentes, à propos d’une question sur « amours papillonnantes et relation pivot » (numéro 36) : « Je connais l’idéal ; c’est l’amour réciproque, unique et permanent. Ce n’est pas utopique. Des gens le réalisent et ils ont raison. Ça existe et j’en fais l’éloge. Pour autant, prenons deux individus, deux individualités qui sont des personnes libres, intelligentes, donc des personnes qui peut-être sont l’une et / ou l’autre converties. Il se trouve que l’une des deux rencontre un tiers. Je parle d’une vraie rencontre sincère. L’erreur consisterait à croire que la rencontre avec un tiers diminue la conscience que j’ai du  conjoint, mon estime, ma connaissance de lui, et donc mon amour. Comme si l’amour était une quantité matérielle limitée et que si j’en donnais une partie à un tiers, je devais diminuer celle octroyée à mon conjoint. C’est absurde, l’amour c’est autre chose, c’est l’investissement  complet d’une personnalité pour une autre personnalité bien définie. Je souligne : bien définie. »

Ou Marcelin Pleynet (même silence assourdissant de la part des surmenés du spectacle médiatique que pour Robert Misrahi) offrant quelques pages de son journal new-yorkais (1988) : rencontre avec le peintre James Bishop, Epicure, l’art, les musées et le marché, Pierre Nivollet, Scarlatti, Paul  Cézanne, Robert Motherwell, inspirant cette réflexion : « Mais ai-je jamais rencontré un artiste qui soir aussi intelligemment lui-même ? Jamais. Je crois être moi-même suffisamment… décapé pour reconnaître le moindre effet de faux-semblant… et qu’il y a toujours, chez tous les artistes que j’ai rencontrés, au moins des traces de vulgarité.. Rien de tel ici, pas la moindre trace… tout semble passer… ailleurs. Je n’ai eu un tel sentiment que lors de ma seule et unique rencontre avec Georges Bataille, en 1963. »

Ah que la navigation, chers amis, soit encore longue et désirable parmi les belles îles du Docteur Moreau !

Les Moments Littéraires, dossier Robert Misrahi, 2016, numéro 136, 122p

Les Moments Littéraires, dossier Marie-Hélène Lafon, 2017, numéro 37, 130p

Les Moments Littéraires, BP 90986, 75829 Paris Cedex 17

Site de la revue Les Moments Littéraires

Le lecteur curieux trouvera dans la revue en ligne d’Arnaud Le Vac, Le sac du semeur, d’autres pages inédites du journal de Marcelin Pleynet de 2002, dont la quasi entièreté est à consulter à la Bibliothèque Jacques-Doucet (Paris). Avis donc aux lecteurs/chercheurs/éditeurs d’aujourd’hui et de demain, se trouve en ces lieux une mine d’or à ciel ouvert.

Découvrir Le sac du semeur

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