Une ontologie de Polichinelle, par Giorgio Agamben

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La comédie est-elle plus profonde que la tragédie ?

Parvenu à l’extrémité de sa vie, un philosophe italien qui enseigna à Venise, et qui pensa/pense en actions autant qu’en paroles, décide de consacrer quelques-unes de ses dernières forces à la figure inattendue de Polichinelle, proposant à travers ce personnage issu de la commedia dell’arte une réflexion de nature ontologique en temps de catastrophe.

Pourquoi, entre 1793 et 1797, année de la chute de la République de Venise, Giandomenico Tiepolo exécute-t-il « le cycle des fresques de Polichinelle dans la villa de Zianigo qu’il avait reçue en héritage de son père Giambattista et où il s’était retiré pour vivre en abandonnant sa chère Venise » ? Ne faut-il pas comprendre, dans la présence proliférante en son œuvre de cet être de fiction, le signe de la mutation inquiétante d’une époque marquée par l’effondrement de ce qu’elle aura cherché à édifier ?

Walter Benjamin voyait dans l’ange du tableau de Paul Klee, Angelus Novus, ailes déployées, bouche ouverte, une allégorie de l’Histoire, regard tourné vers le passé, contemplant avec effarement un amoncellement de ruines, sans pouvoir s’empêcher, poussé par la tempête de ce que l’on appelle le progrès, d’aller vers un avenir auquel il tourne le dos.

Pour Giorgio Agamben, Polichinelle est une autre figure de l’Histoire, apparaissant à l’heure de son basculement pour révéler son véritable visage, neutre, stupide, génial.

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En quatre scènes appelées « Divertissements », le philosophe invente un texte hybride mêlant notations autobiographiques, dialogues imaginaires entre le peintre et son personnage répondant en dialecte napolitain, et commentaires inspirés des dessins du fils prodigue – son dernier album en cent quatre scènes intitulé Divertissements pour les jeunes gens.

Plus qu’un signe encore, Polichinelle est une survivance, une persévérance, l’être même, apsychologique, de ce qui continue quand tout s’éteint, le noyau inaperçu – il nous faut l’art pour cela – d’une communauté désœuvrée à laquelle chacun appartient intimement sans pour cela parvenir à se formuler qu’il est lui aussi, une fois abandonné l’orgueil de se croire quelque chose plutôt que quelqu’un, un des maillons quelconques de la vie nue, qu’elle prenne la forme dessinée d’une naissance, d’un mariage ou d’une mort.

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Si le fusillé est un Polichinelle – féconde comparaison avec le tableau de Goya, Le 3 mai 1808 à Madrid – le fusillant ne l’est pas moins, de même que le pendu échange sa place avec le bourreau qui le supplicie avec le plus grand naturel, ou l’être se balançant sur une escarpolette.

Qu’il y a-t-il donc derrière le masque, si n’est un autre masque, ou le visage du rien ? Un bloom ?

Né d’un gigantesque œuf de dinde, Polichinelle est le passé et l’avenir, présence permanente de « l’hyperpolitique », pur masque, chute originelle sans aucun désir de rédemption.

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Vous constatez, chers amis, que les temps sont sombres ? Ne tardez pas alors à reprendre un peu de farine, de fromage et de beurre, le goût de l’éternité vous ressuscitera le temps d’un repas, d’une comédie, d’une conversation bouffonne.

Giandomenico : « Je te veux, je veux ton sourire qui ne se voit pas à cause de ton masque, je veux regarder l’indestructible, je veux le regarder avec tes yeux qui ne voient que des gnocchis et des macaronis. »

Le devenir Polichinelle du monde est un monde où  les Polichinelles n’auront nul besoin de prendre le pouvoir pour l’incarner et le signifier  immédiatement, dans l’urine, le rire ou la cruauté.

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Giorgio Agamben, Polichinelle ou Divertissement pour les jeunes gens en quatre scènes, traduit de l’italien par Martin Rueff, Editions Macula, 2017, 108p, 47 illustrations couleur et nb – en librairie le 30 mars

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Revue Critique, n°836-837, éditions de Minuit, 2017, 176p

Editions de Minuit

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