Anatole France mdr ta race, six mois en France, par Jérôme Ferrari

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Simone Weil à Barcelone en 1936

Vivant désormais en Corse, après quelques années de vagabondages du côté du golfe Persique, l’écrivain et philosophe Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012 pour Le Sermon sur la chute de Rome, ne distingue pas la pratique de la pensée de celle de la littérature, dont la dimension politique, par-delà le conte, est chez lui évidente.

Recueil de vingt-deux chroniques données au journal La Croix de janvier à juillet 2016, Il se passe quelque chose offre un bel aperçu de réflexions très contextualisées concernant la possibilité, ou non, de vivre ensemble.

Dans un excellent article intitulé « Quand la  France s’ennuie », paru dans Le Monde le 15 mars 1968, Pierre Viansson-Ponté écrit : « Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi,  petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester, et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. »

L’ennui est-il encore le sentiment général en France ? Est-ce plutôt une forme de désespérance stérilisante ? Ou la haine ?

On se souvient du slogan de film de Mathieu Kassovitz (1995) : « Jusqu’ici tout va bien. »

Le pressentiment de la chute n’arrive-t-il pas toujours trop tard ?

Exerçant la pensée écrite comme un état de veille, et ne supportant plus la surenchère électoraliste des « passions tristes » (Spinoza), Jérôme Ferrari cherche, malgré ses propres préventions envers les compétences critiques qu’on lui suppose (préface), à exprimer au mieux une réalité menacée par le piège des éléments de langage (défendre le sens des mots, donc) et la force motrice de la bêtise (Dictionnaire des idées reçues toujours en cours de composition).

Qu’on s’émeuve sur le continent qu’un président, Jean-Guy Talamoni, élu pour ses idées indépendantistes, tienne un discours en langue corse, relève ainsi de l’aveuglement volontaire du ne-surtout-pas-savoir (Premier article).

Citant l’essai de Clément Rosset, Le Réel et son double (1976), à propos du projet avorté de la déchéance de nationalité,  Jérôme Ferrari va plus loin : « L’illusionné « ne souffre pas d’être aveugle, mais de voir double ». car s’aveugler n’est pas si facile, surtout quand une réalité indésirable se trouve là, juste sous nos yeux, qui n’entend pas se laisser occulter ; mieux vaut donc par un ingénieux tour de passe-passe, la dupliquer en un second exemplaire qui, pour être rigoureusement équivalent à son modèle, n’en aura pas moins perdu, grâce à un subtil glissement sémantique, son caractère désagréable. »

Défenseur d’une liberté d’expression inconditionnelle – une simple question de logique -, l’auteur de Où j’ai laissé mon âme s’interroge à partir du livre de Boris Savinkov, Le Cheval blême, et après le Camus des Justes, à la relation entre terrorisme et mort, avant que de méditer la notion arendtienne de « banalité du mal », formule pouvant désigner la vulgarité ordinaire des tueurs de masse, à Auschwitz ou en Indonésie, purs rouages d’une machine ayant évacué toute pensée libre au profit de son bon fonctionnement.

Sachant marier la gravité du ton à celles de l’ironie  (le discours Valls assimilant fallacieusement critique d’Israël et antisémitisme devant les représentants du Crif), et de l’humour satirique (sur la réforme de l’orthographe, sur la venue de Nicolas Sarkozy à l’ambassade de France d’Alger), les chroniques de Jérôme Ferrari sont avant tout frappées d’un esprit schopenhauérien faisant du goût de la nuance, et de la juste indignation au nom de l’amitié (lire les préconisations développées dans L’art d’avoir toujours raison), des façons de lutter contre les « réductions dichotomiques » empoisonnant les tentatives de débats politiques en périodes inflammables (non le hidjab n’est pas le niqab).

La force simple et terriblement efficace des articles de quelques pages que nous lisons ici est ainsi d’associer aux noms de la politique française de premier plan (Pierre Joxe) ceux des auteurs et philosophes de sauvegarde (Karl Jaspers, Simone Weil, Sigmund Freud).

Le goût du raccourci et de la formule font mouche. Nuit debout ? « J’ai horreur des AG et je tiens les toilettes sèches pour une invention du démon. »

L’arabe, langue communautaire ? « L’arabe est, avec l’anglais et l’allemand, la seule langue vivante proposée aux épreuves orales de l’agrégation de philosophie. »

Sobrement impertinentes, les chroniques de Il se passe quelque chose se lisent avec délectation, comme une lettre de Voltaire au petit-déjeuner.

Et de conclure, provisoirement : « Il ne serait sans doute pas inutile de préciser enfin, à l’attention des parents, que les enseignants ne sont pas des domestiques dont la tâche consisterait à admirer leur progéniture en ménageant son exquise sensibilité mais font, tout au contraire, profession de la transformer. »

Jérôme Ferrari, Il se passe quelque chose, Flammarion, 2017, 160p

Editions Flammarion

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