De la possibilité d’une Russie androgyne, par la photographe Claudine Doury

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copyright Claudine Doury / Filigranes Editions

Il y a dans la tradition de la Russie moderne, soviétique et post-soviétique, une exaltation du corps relevant d’un lyrisme patriotique d’essence quasi mystique.

On demande aux hommes, qui sont d’abord des étendards, d’incarner les vertus viriles d’une nation naturellement saine, tournée vers le progrès et les valeurs fondamentales.

Claudine Doury, photographe, aime la Russie, s’y rend souvent, en a ramené plusieurs livres, tous très beaux : Peuples de Sibérie (1996-1998), Artek (1994-2003), et à présent L’homme nouveau.

S’intéressant davantage aux marches (la Sibérie, la Crimée) et aux marges (les corps androgynes de son dernier livre) qu’aux représentations officielles, Claudine Doury photographie le trouble identitaire, la mutation, la recherche de soi, dont l’adolescence est par excellence le territoire.

Ayant rencontré de jeunes hommes dans les académies d’art de Saint-Pétersbourg, l’auteure de Sasha (portraits de sa propre fille à l’âge de la puberté), que le corps et le visage des femmes mettaient jusqu’alors spontanément plus à l’aise, se rapproche avec ce nouveau travail, à la façon d’une entomologiste, de ce qui semble être perçu comme un mystère, une terra incognita fascinante.

Apparaissent, dans un format vertical très élégant, les portraits en buste, avec ou sans tee-shirt, d’une jeunesse masculine aux traits androgynes.

On peut songer à Larry Clark, mais avec beaucoup plus de pudeur et de mélancolie, l’esthétique de Claudine Doury reposant sur les canons de la picturalité classique, quand le Californien puise la force de son art dans l’inventivité des cultures de la rue.

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copyright Claudine Doury / Filigranes Editions

Fixant l’objectif, ou détournant de façon très touchante le regard, les adolescents aux visages fermés et aux torses imberbes choisis par Claudine Doury sont graves, à la fois durs et vulnérables, oiseaux de proie fragiles, dont la protection réside dans l’audace de se montrer à une inconnue, française de surcroît.

Trouant par la beauté de leur corps la vulgarité de l’ordre adulte des apparences, nommons-la poutinienne pour simplifier, ces modèles offrent à qui les regarde vraiment une possibilité de poésie et d’expérience de dessaisissement.

La bisexualité masculine, à laquelle ces portraits font plusieurs fois songer, est peut-être l’un des derniers tabous de nos sociétés perfusées à la moraline de l’hédonisme publicitaire, où les corps, assignés à résidence par la force des stéréotypes culturels et marchands, se doivent de ne pas décevoir le programme dominant.

Les post-adolescents photographiés par Claudine Doury sont en cela précieux, qu’ils paraissent avoir rejeté les lisières qui les gouvernaient pour des tentatives d’émancipation et de réinvention de soi.

Contre l’exaltation viriliste de mise à Moscou, les jeunes artistes de Saint-Pétersbourg imposent par la douceur troublante de leur peau un point de résistance à l’arraisonnement idéologique des corps, cette microphysique du pouvoir qu’évoquait Foucault.

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copyright Claudine Doury / Filigranes Editions

Dans un superbe texte concluant le livre, intitulé « Au croisement du masculin et du féminin, réinventer l’homme nouveau », la critique Dominique Baqué écrit : « Sublimés en tableaux vivants, tous reposent aussi la lancinante question à laquelle il est si difficile de donner une réponse univoque, dogmatique : qu’est-ce que le masculin ? »

Troubles dans le genre, en Russie aussi, mais dans une forme, là est la réussite de Claudine Doury, qui ne cille pas.

On pourra lui reprocher une esthétique proche de celle du magazine de mode, c’est-à-dire un peu trop léchée, un peu trop vendeuse, mais c’est ne pas comprendre que la papier glacé peut aussi se déchirer sans préavis, et que la trompeuse apparence est une ruse de la fragilité menacée.

Il y a beaucoup de blancs dans L’homme nouveau, et de la place pour des images qui n’ont pas été prises, écran où chacun projettera la forme, avouable ou non, de son désir.

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Claudine Doury, L’homme nouveau, texte de Dominique Baqué, Filigranes éditions, 2016, 74p

Site de Claudine Doury

Filigranes Editions

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