La nuit, on entend les animaux pleurer, par Muriel Pic

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En regardant le sang des bêtes de Muriel Pic est un livre impressionnant d’intelligence sensible et critique.

Fidèle à la méthode benjaminienne du montage, comme une façon de travailler la matière même du temps et de la psyché à partir d’un entrelacement de documents de natures différentes (photogrammes, traces manuscrites, fragments autobiographiques, citations), Muriel Pic s’interroge, à partir du terrible court-métrage de Georges Franju, Le sang des bêtes (1949, 22 minutes et 7 secondes), sur le lien que nous entretenons, ou pas, avec l’animal lorsque nous décidons de lui ôter la vie.

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En regardant le sang des bêtes, ce n’est pas l’une de ses moindres qualités, cherche à mettre le spectateur au travail (éthique développée par Peter Weiss dans Notes sur le théâtre documentaire, cité dans un texte additionnel constituant postface), à le déplacer, à inventer ses propres associations intimes : « Le montage en appelle donc à la compétence divinatoire de chacun en sollicitant notre capacité à révéler ce qui est latent. Il redéfinit tout autant les enjeux de l’écriture que ceux de la lecture. Il exerce notre esprit critique, aiguise notre perception du vrai et de l’injuste, fait sonner nos réveils. Il développe en nous la capacité de reconnaître ce qui porte atteinte à l’intégrité des êtres et réactive en l’homme cette faculté animale qu’est l’intelligence du péril. »

Tourné dans les abattoirs de Vaugirard et de La Villette à l’automne 1949, Le Sang des bêtes (disponible aisément sur l’Internet) montre pour la première fois aux spectateurs français ce que tuer à l’ère industrielle veut dire. Travail à la chaîne, tuerie à la chaîne, misère de tous.

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Cigarettes sur cigarettes, sangs contre sangs, ruines contre ruines.

Le commentaire est de Jean Painlevé, que dit la voix féminine de Françoise Ladmiral – « Elle se jettera sous une rame de métro quelques années plus tard. »

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Inspiré par le Bœuf écorché de Rembrandt (1655), vu au Louvre, et les photographies d’Eli Lotar prises dans des abattoirs en 1929, publiées dans la revue de Georges Bataille Documents, Georges Franju a su faire sourdre de son film la puanteur et la cruauté ordinaires imprégnant un de ces lieux se situant aux franges du monde – on les construisit à partir de Napoléon en banlieue, pour que les bourgeois n’aient pas à rendre compte du prix exorbitant de leur confort –, des fleuves de sang se dirigeant vers la Seine devenue Achéron.

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Le froid est intense, il y a des vapeurs, et de l’innommable.

Le texte de Muriel Pic, « récit-spectateur », s’invente ainsi comme une exploration de ce qui n’a pas de nom, prenant appui sur La Rochefoucauld (peut-on regarder la mort ?), Lautréamont (la logique tranchante contre la sensiblerie), Kleist (délire de sang), Michel Leiris (stade du miroir), Siegfried Giedion (La mécanisation au pouvoir) : « Plus une société se mécanise plus son rapport à la mort se dégrade. »

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La main qui flatte l’animal est aussi celle qui le mettra à mort.

L’animal regarde, pressent, mais, contrairement à l’homme, n’anticipe pas sa fin.

Le ventre de Paris, c’est-à-dire celui du monde, est une tuerie, où l’on chante parfois des comptines, et des romances.

« Un chevillard suspend aux crochets un mouton et puis un autre en entonnant La Mer de Charles Trenet. »

La Saint-Martin est une nuit de la Saint-Barthélemy perpétuelle.

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Le capitalisme est un système sacrificiel, détruisant les plus faibles « pour que ceux d’en haut soient maintenus en haut » – lire absolument La Jungle du romancier et journaliste américain Upton Sinclair pour comprendre que l’organisation industrielle des abattoirs de Chicago préfigure notre destin.

Le massacre aveugle des bêtes n’est jamais loin de celui des hommes. Le sainfoin taché de sang est notre propre litière.

Ayant passé son enfance face aux abattoirs municipaux de Lyon, Muriel Pic sait qu’un coup de hache sur une tête de bœuf produit quelquefois un silence assourdissant, et qu’on peut passer sa vie à essayer de comprendre les gestes du mal.

Dieu, ou le Diable, gît dans les détails : « Franju fera au moins trois cures de désintoxication. C’est pendant le tournage du Sang des bêtes qu’il commence à fréquenter les bistrots. »

Retourner les images peut rendre fou.

La conclusion est un incipit, qui est un discours de la méthode valant poétique (Franju-Pic) : « Il y a ce qui est projeté : l’image. Il y a ce qu’on est. Entre les deux, il y a ce qu’on voit, c’est-à-dire une incertitude. C’est l’interprétation de l’image. On voit une image de l’autre, de l’auteur, avec ses émotions, son thème, son style, ses personnages, mais on voit aussi sa propre image, une image de soi, avec ce que chacun de nous a de plus secret. »

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Un marché aux puces.

Un éventail se déploie.

Des amants s’embrassent.

Le passage un train où s’entassent des bêtes.

Un cheval blanc, magnifique, sans peur, est abattu, puis égorgé.

Bouillons du sang.

C’est la routine.

Un veau vous regarde.

Vous avez mal, vous avez honte.

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Muriel Pic, En regardant le sang des bêtes, éditions Trente-trois morceaux, 2017, 86p 

Trente-trois-morceaux Editions

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Site des éditions Macula

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