Pressentir du pensable dans le visible, par le photographe, enseignant et théoricien Arnaud Claass

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Toscane, 1984 – copyright Arnaud Claass

Par leur finesse d’écriture et d’analyse, les ouvrages du photographe et penseur Arnaud Claass ont la grande qualité de mettre le lecteur au travail, de susciter en lui toutes sortes de dérives, errances méditatives et réflexions très riches.

Pour qui n’a pas conscience de l’importance déterminante de la pensée théorique de ce grand passeur et producteur d’idées, professeur/chercheur à l’Ecole nationale supérieure de la photographie dès sa création en 1983, il est temps de prendre la mesure de son influence sur le champ de la sensibilité photographique française avec La considération photographique, troisième volume d’une série qu’on espère encore longue, après la publication en 2012 et 2014 de deux livres matriciels, Le Réel de la photographie et Du temps dans la photographie.

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Nice, 2003 – copyright Arnaud Claass

Attentif à la précarité des choses, aux vies minuscules des objets et des êtres, à l’infra-mince, Arnaud Claass ne cesse d’interroger, qu’il voyage aux Etats-Unis ou arpente la campagne, la notion de paysage photographique.

Constituées de « notes » prises entre 2012-2016, La considération photographique est une alternance de commentaires d’expositions (Diane Arbus, Danser sa vie, Rochers de lettrés, Gerhard Richter, Pierre Huyghe, Robert Polidori, Joseph Cornell, J. H. Engström, Robert Adams, Joël Meyerowitz, Robert Longo, Sarah Lucas, Lewis Baltz, Martial Raysse), de peintures (Bartolo di Fredi, Le Pérugin, Rogier van der Weyden, Corot, Le Tintoret), de scènes de films (Le Miroir de Tarkovski, Easy Rider de Dennis Hopper, Melancholia, de Lars von Trier, La Terre des hommes, d’Artavaszd Pelechian, Le Trou, de Jacques Becker, Faux mouvement, de Wim Wenders, Kino-Glaz, de Dziga Vertov), de remarques concernant la nature proches de l’abstraction, à la façon des journaux de Peter Handke, de citations (l’auteur du cycle du Livre des Questions, Edmond Jabès, est apprécié) et de critiques brillantes de livres proposant une réflexion sur le médium photographique parfois très peu connus (Burning with Desire – The Conception of Photography, de Geoffrey Batchen, Social Formation and Symbolic Landscape, de Denis Cosgrove, Feminism and Geography : The Limits of Geographical Knowledge, de Gillian Rose).

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New York, 1997 –  copyright Arnaud Claass

On s’en veut presque de lire trop vite un tel ouvrage, tant l’on perçoit qu’il convient ici de prendre son temps afin de tirer le plus grand profit de sa pertinence, de ses tentatives de clarification et de classification (les familles photographiques).

Partir du vide, du silence, de l’absence, de la simplicité, de la vie nue, de « l’imminence » (François Dagognet) qui est une façon de « laisser le spectateur au seuil de quelque chose : en un lieu en quelque sorte pré-inaugural où l’entière présence de la réalité se manifesterait par un « presque » qui la rendrait d’autant plus éloquente ».

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Toscane, 1983 – copyright Arnaud Claass

Arnaud Claass prend donc le parti d’une politique des seuils, de la puissance intensive, plutôt que de la tonitruance bavarde, de la sidération des images « obstaculaires » (« qui montreraient qu’elles montrent ») et du « bluff de la fausse épiphanie violente ».

Des interrogations se lèvent : l’art est-il en avance sur la philosophie ? Qu’est-ce qu’un acte de création véritable ? Quand décide-t-on d’arrêter de créer ? Notre perception de tel ou tel paysage est-elle de nature avant tout sociale ? Quels sont les apports et dangers de la numérisation de nos existences ? Que peut la photographie dans un monde irradié par un flux d’images saturées d’intentions totalitaires et régressives ? Qui regarde qui ? Les grands photographes sont-ils de grands iconoclastes ?

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Provence, 1994 – copyright Arnaud Claass

Irriguant son ouvrage, les propos d’Arnaud Claass sur le sens même de l’enseignement artistique touchent juste, dénonçant l’obligation faite aux étudiants, au nom d’une logique d’évaluation permanente ne supportant pas l’incalculable, de commenter et justifier en permanence leur propre travail, soit la servitude volontaire par le métalangage critique jargonnant, plutôt que les déviations fécondes.

« Tout enseignant expérimenté le sait, celui qui rationalise sans cesse les mouvements de son inventivité court un risque artistique : celui de prendre moins de risques artistiques. »

Souvenons-nous des textes de Walter Benjamin, De la vie des étudiants (1915), et de Paul Valéry, Le Bilan de l’intelligence (1935), s’insurgeant contre l’obsession des diplômes dévoyant le sens même du travail de fond de l’étudiant : les petites stratégies de la réussite contre la chance de la gratuité et de découvertes considérables. Adaptabilité et normopathie contre risque, sérendipité et sens de l’universel.

Rappel salutaire de la définition de l’acte d’enseigner pour Gilles Deleuze : «  C’est d’abord apprendre aux étudiants à être heureux de leur solitude, condition indispensable à toute recherche personnelle. »

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Sceaux, 1981 – copyright Arnaud Claass

S’opposant à plusieurs reprises aux logiques – assez paresseuses – cherchant à identifier l’art photographique à la mort (point de vue des amis de Roland Barthes et Philippe Sollers), Arnaud Claass dénonce le peu de connaissances en ce domaine de nombre de professeurs ou critiques d’art.

L’art du commentaire d’images est ici pensé avant tout comme une invention de celles-ci, révélant le commentateur lui-même par une prise de parole de nature performative.

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Sans titre, 2009 – copyright Arnaud Claass

Pratiquant depuis 2009 des collages, Arnaud Claass déploie une esthétique de l’étonnement, de la suspension, de l’ouverture de l’imaginaire dans l’accueil de l’inédit, de ce qui arrive, plutôt que de l’assénement du sens : « Toutes les œuvres photographiques qui me nourrissent tiennent de cet art à bâtons rompus de la disponibilité impavide, rétive à toute hiérarchie, subversive par son refus de tout désir de convaincre. »

Amoureux de la peinture (la vie des sensations), homme de grande culture, Arnaud Claass ne cherche pas l’enjolivement du monde, mais plutôt, à la façon de Gary Winogrand, « à voir de l’inconnu dans le déjà vu », à se détacher de « l’obsession de la signification », à privilégier le taciturne (Jacques Derrida), l’aura paradoxale du secret, à l’ennui du trop explicite, les fautes de goût étant à considérer, dans le domaine des productions artistiques, comme des fautes d’éthique.

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Arnaud Claass, La considération photographique, Notes 2012-2016, Filigranes Editions, 2017, 128 pages

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  1. JeanMarquès dit :

    Efficace et intelligent. Bel article pour une belle oeuvre.

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