Photographier la menace, par Alain Willaume

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Echos de la poussiere et de la fracturation
Quenton, ouvrier sur la route R61 entre Cradock et Graaff-Reinet. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

A l’occasion de la présentation de sa série Echos de la poussière et de la fracturation à l’exposition Autophoto actuellement en cours à la Fondation Cartier (Paris), j’ai souhaité interroger Alain Willaume sur la genèse et la réalisation de ce très beau travail.

Photographe pour qui la fiction n’est pas l’envers de la réalité mais une de ses modalités, Alain Willaume a laissé venir à lui, dans l’étendue semi-désertique du Karoo, en Afrique du Sud, les traces d’une menace bien réelle pesant sur la terre et ses habitants.

Son travail est passionnant parce qu’il n’oppose pas engagement et mystère, mais les unit au contraire dans une forme n’ayant nul besoin d’être tonitruante pour être efficace.

Ses images taciturnes (Jacques Derrida) ouvrent la pensée, et la parole.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Vous avez enseigné à la Haute école des arts du Rhin de Strasbourg jusqu’en 2014, et donnez des cours depuis 2013 à l’Ecole nationale supérieure d’art de Nancy. Comment concevez-vous votre pratique d’enseignant ? Que cherchez-vous à transmettre avant tout à vos étudiants ?

En tant qu’intervenant extérieur, je partage avant tout mon expérience de photographe avec mes étudiant-e-s. Et c’est ce qui me plaît : leur parler en étant du côté de « l’action ». Je leur donne un thème (en général très ouvert) et j’observe comment chacun-e le résout à sa façon. Mon rôle, à travers ces ateliers qui durent chacun un semestre, est de leur faire prendre conscience de la liberté qu’ils ont d’interpréter ce sujet imposé, et partant, de la responsabilité qu’implique une telle liberté de parole. Je les suis individuellement, ce qui me permet de devenir moi-même autant de photographes que d’interlocuteurs, et c’est passionnant.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Anna rencontre pres de Celery Fontein. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

En 2013, vous étiez parmi les photographes invités en résidence en Afrique du Sud dans le cadre du projet Transition, Social Landscape, dont rend compte un catalogue publié par les éditions Xavier Barral (2013). Pouvez-vous rappeler quelles étaient les ambitions de ce projet ?

Le cahier des charges de la mission « Transition, Social Landscape » avait été fixé par David Goldblatt et les cadres du Market Photo Workshop à Johannesburg. Il entendait documenter, par le biais du genre de la photographie de paysage, les très importants enjeux sociaux, politiques , environnementaux et culturels liés à la notion de territoire et à celle d’appartenance si importante dans le fondement de l’identité contemporaine des Sud-Africains. Ce cahier des charges comptait six thèmes, chacun devant être traité en binôme par un photographe sud-africain et un français dans le cadre de l’Année France-Afrique du Sud orchestrée par l’Institut français. L’opérateur pour la France était les Rencontres d’Arles. Avec le catalogue bilingue publié, une importante exposition a été montée à Arles 2012 puis à Johannesburg en 2013.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Station-service Shell, Sutherland. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Aux côtés de douze photographes, dont Pieter Hugo, Thibaut Cuisset, Patrick Tourneboeuf, Jo Ratcliffe, Harry Gruyaert, Thabiso Sekgala et Philippe Chancel, vous montrez votre série Echos de la poussière et de la fracturation, reprise actuellement, et jusqu’au 24 septembre 2017, dans l’exposition Autophoto à la Fondation Cartier (Paris). Comment l’avez-vous conçue ? Quelles en sont pour vous les lignes esthétiques principales ?

Le sujet qui nous avait été imparti (avec Santu Mofokeng) était de traiter du problème de l’exploitation du gaz de schiste dans la région semi-désertique du Karoo, au sud du pays. En prenant quelques renseignements avant de partir avec des contacts sur place (activistes et journalistes), je découvris avec effroi que ce sujet lié à l’environnement, s’il était bien réel, n’existait que sous forme de menace. Une menace qui pesait effectivement sur le devenir de cette région sensible (d’intenses tractations avaient cours entre les industriels, le gouvernement et les habitants de la région), mais une menace qui n’avait pour l’heure aucune trace visible ! Quelque peu problématique dès lors que l’on doit photographier (on ne peut a priori photographier que ce qui existe) et que le vecteur principal est le paysage (on n’ « invente » pas un paysage). Je pris donc l’avion l’estomac noué…

Echos de la poussiere et de la fracturation
Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Une solution de crise m’est cependant apparue au soir d’un premier jour passé sur les pistes à la recherche de quelque indice à mettre devant mon objectif. Le bilan de cette première journée n’avait pas été brillant ; je n’avais fait que rouler sur un labyrinthe de pistes et n’avais rien vu qui rendit le moins du monde compte du thème de ma mission. Au loin, un 4×4 filait sur une piste perpendiculaire à la mienne ; dans son sillage, un panache de poussière se découpait dans un contre-jour de lumière rasante d’hiver. À l’affût du moindre “événement visuel”, je déclenchai machinalement. Quelques heures plus tard, lorsque je déchargeai ma carte-mémoire, je me rendis compte que j’avais en fait eu sous les yeux la métaphore quasi parfaite de cette menace, immatérielle, dont je devais rendre compte et qui s’était si bien refusée à prendre forme. Cette nuée provoquée par le passage de ce véhicule sur la piste poussiéreuse, – presqu’aussi immatérielle que du gaz –  était soudain devenue la parfaite métaphore de cette menace dont je devais témoigner. Le nuage de poussière comme un trou dans le paysage, comme un point de passage hors de l’image, comme un trou dans la vie des habitants du Karoo… Je poursuivis ce fil rouge jusqu’au bout, « chassant » les nuages, guettant les véhicules au loin, les fumées de l’écobuage ou des décharges d’ordures, le brouillard lui-même qui apparut un matin particulièrement froid.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Brulis pres d’une exploitation a Waterkrans. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Et j’apprendrais, bien plus tard, qu’une des pollutions premières qui dérive de cette industrie est bien la poussière soulevée par les norias de camions-citernes nécessaires à apporter dans ces régions, souvent peu équipées en infrastructures routières adaptées à ces nouveaux besoins, les millions de litres d’eau nécessaires à l’extraction du gaz de schiste.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Brulis. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Vous photographiez dans des demi-teintes la région semi-aride du Karoo. Pourquoi ce choix ? Vous avez pu déclarer, de façon très signifiante dans un pays ayant souffert de l’apartheid, que, pour réaliser ces photographies, vous aviez dû « descendre tous les blancs et tous les noirs ».

C’est ce même soir où j’ai trouvé la métaphore du nuage de poussière que j’ai également trouvé ce traitement formel car je voulais donner la tonalité même de cette poussière à mes images, comme une sorte d’homélie mimétique, d’ « empathie esthétique » avec la grâce de ces paysages sublimes et menacés de mort lente.

Et quand un ami, de retour en France, me demanda la technique de retouche que j’avais utilisée pour obtenir ce rendu, je m’entendis dire : « Oh, c’est simple, il faut d’abord descendre tous les blancs et tous les noirs. » Il fallait bien-sûr comprendre: travailler sur les courbes de contrastes de l’image.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Antoinette Pienaar, guerisseuse herboriste de la tradition Griqua, Theefontein. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Qu’en est-il aujourd’hui du projet d’exploitation du gaz de schiste par la société Shell en ces lieux où vous avez beaucoup roulé en voiture ? Avez-vous eu la tentation d’y retourner ?

J’ai appris récemment qu’en mars de cette année, le gouvernement avait donné son feu vert pour que les processus d’exploitation commencent. Si cela devait se confirmer, c’est évident que je retournerai là-bas. Au delà du sujet même, c’est une région à laquelle je suis beaucoup attaché.

Avez-vous cherché à troubler les notions de réalité et de fiction ? Il y a comme une tonalité fantastique dans vos images.

C’est ma façon de travailler : je ne peux m’empêcher d’introduire des éléments de fiction dans la réalité. Je les trouve souvent de manière très inattendue, ce qui est pour moi bon signe. À vrai dire, j’ai un peu de mal avec la réalité…

Echos de la poussiere et de la fracturation
Fideles priant au service religieux. Foire aux moutons de Merweville. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Les nuages de poussière que vous montrez ne sont-ils pas la manifestation très visible d’une terre ne pouvant contenir sa fureur, comme si son sous-sol bouillait littéralement ?

Oui, merci, c’est une très belle interprétation.

Les photographes de paysages américains ont-ils pu vous influencer dans votre appréhension du désert sud-africain ? 

Je dirai plutôt que c’est le désert lui-même qui m’influence. J’ai aimé le désert avant d’être fan de westerns et de vraiment connaître la photographie américaine. Je suis très perméable à l’atmosphère des paysages désertiques : j’y ressens un sentiment d’euphorie très spécifique, très puissante, le vent, l’espace ouvert à l’infini, les silhouettes de nomades, la présence du ciel, la rusticité extrême, le vide, tout cela m’est étrangement familier. Et cette sensation d’être un minuscule point qui se déplace imperceptiblement sur le globe…

Le photographe sud-africain Santu Mofokeng a cherché à montrer les luttes contre le fracking (fracturation hydraulique). Avez-vous pu confronter vos visions respectives du Karoo ? Qui possède aujourd’hui le pouvoir en Afrique du Sud ?

Je n’ai pas pu croiser Santu au moment de la mission car il n’était pas présent lors des bosberaad, ces passionnantes rencontres organisées à mi-course dans le bush par le Market Photo Workshop où tous les photographes de la mission étaient réunis. Nous n’avons donc pas eu l’occasion d’échanger sur notre sujet commun. Je n’ai découvert son travail qu’à la sortie du livre et j’ai alors vu qu’il avait pris le parti, très réel, de suivre les mouvements de défense de l’environnement. Quant au pouvoir sud-africain, je connais peu l’état actuel des tensions là-bas.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Ce voyage en Afrique du Sud a-t-il été déterminant pour la suite de votre travail ? Vous avez travaillé aussi en Pennsylvanie sur l’exploitation du gaz de schiste, puis, plus récemment, en Corée.

J’ai été très troublé de découvrir ce paysage et de le savoir en sursit. Les gens rencontrés à cette occasion m’ont également insufflé leurs préoccupations. Cette prise de conscience m’a amené, l’année suivante, à me rendre en Pennsylvanie voir ce qu’il en était réellement lorsque l’industrie du fracking était à son paroxysme. Du « trop tôt », je voulais voir le « trop tard ».

Vous êtes très sensible aux menaces que l’homme fait peser sur la planète. Pourquoi un tel sentiment de catastrophe ? Comment être engagé sans tomber dans les clichés du militantisme, peut-être toujours trop explicite ?

Comment ne pas être pessimiste sur l’état de la planète ? Mille dangers la menacent malgré les prises de conscience grandissantes de ce début de siècle. J’essaie d’évoquer quelques-uns de ces dangers à ma façon modeste, en usant de métaphores, d’évocations où la poésie ouvre d’autres portes, à la fois plus dérobées et plus abordables pour le grand public que celles du militantisme, souvent caricatural et réducteur.  Donner à l’alarme une forme, même impalpable, même presque rien…

Echos de la poussiere et de la fracturation
Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Pensez-vous comme Jean-Jacques Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) que le mal apparaît dès qu’un homme décide de construire des clôtures et de s’arroger le droit exorbitant de posséder des titres de propriété sur la terre appartenant par principe à tous ?

Ma passion pour les déserts suffit, je crois, à vous répondre par l’affirmative. Tous les peuples du monde ont eu, ont ou auront encore longtemps à souffrir de ces abus sur la terre, sur l’eau et sur l’air.

“Mais peut-être, après tout que la grâce infinie de ce paysage, sa majestueuse inertie, sa résistance à lʼusure des siècles alliée à la sincérité, au combat de quelques-uns finiront par vaincre les tractations, les mensonges des puissants, des corrompus, des dévoreurs dʼespaces… On peut toujours rêver.”, voici la conclusion du texte que j’ai lu durant la projection de ma série lors de la soirée au Théâtre antique d’Arles en 2012.

Voir la vidéo de mon intervention à 26’20”: http://rencontres-arles-photo.tv/?s=willaume#transition-paysages-dune-societe

Echos de la poussiere et de la fracturation
Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Vous êtes aussi parfois commissaire d’exposition. Avez-vous des projets en cours ?

Pas pour le moment bien que j’élabore un projet déraisonnablement démesuré et utopique depuis de nombreuses années…

Peut-on revenir sur votre livre, Bords du gouffre, publié chez Textuel en 2003 ? Quel en était le projet ?

Bords du gouffre fut une des formes d’un projet permanent : parcourir les extrémités de la terre, les finistères. Ce travail est né en 1991 sous les auspices de deux facteurs : mon attirance « géodésique » vers les bouts du monde et l’ombre de la guerre en ex-Yougoslavie. Depuis, il s’enrichit lentement, au hasard des voyages, s’est étendu à d’autres terres et aux couleurs de l’ombre d’autres guerres. Il a pour titre aujourd’hui De Finibus Terrae. C’est une ode énigmatique à l’horizon, à celui que l’on voit quand on a atteint le bout du chemin et qu’il n’y a nulle autre part où aller. On y rencontre le noir, et aussi « l’autre part de nous » : quelques silhouettes, et des visages, presque tous masqués. Il a pour vocation de continuer puisqu’il vient du plus profond. Peut-être un jour suivra t-il certains fleuves… mais c’est une autre histoire.

Echos de la poussiere et de la fracturation
Vestiges d’un ancien forage de gaz (datant des annees 60) de la societe SOEKOR sur la propriete de Martinus Botes, pres de Merweville. Region du Karoo, Afrique du Sud. Aout-sept. 2012 – copyright Alain Willaume

Actuellement, je participe à Azimut, le nouveau projet collectif de Tendance Floue. Je pars rejoindre le relai ce jeudi [http://tendancefloue.net/actualite/azimut/#more-17308 – on peut suivre Azimut sur instagram].

En bonus, pour L’Intervalle, et pour conclure, ce SMS reçu le 28 août 2012 après une visite à deux êtres remarquables cachés au cœur du Karoo.
« Liewe Alain,
The plains are bleak today with wind making
and waking incredible dust.
It feels that the dust today bless your footprints
you made on our world yesterday.
Your footprints are now blown into the sky to
bless your journey of honoring dust.
Karoogroete.
Antoinette en Oom Johannes van Theefontein »
 
Cher Alain,
Le vent qui souffle aujourd’hui soulève une poussière incroyable, rendant la plaine bien morne. C’est comme si cette poussière voulait saluer les traces de ton passage dans notre monde. L’empreinte de tes pas s’envole maintenant vers le ciel, telle une prière, pour consacrer ta quête à la poussière.
Salutations du Karoo,
Antoinette et l’oncle Johannes de Theefontein

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Ouvrage collectif, Transition : Paysages d’une société, Philippe Chancel, Thibaut Cuisset, Raphaël Dallaporta, Harry Gruyaert, Pieter Hugo, Santu Mofokeng, Zanele Muholi, Cédric Nunn, Jo Ratcliffe, Thabiso Sekgala, Patrick Tourneboeuf, Alain Willaume, éditions Xavier Barral, 2013, 160 photographies couleur et noir et blanc

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Site des éditions Xavier Barral

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