L’état de révolution permanente, Elisée Reclus anarchiste

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Auteur éminent d’une Nouvelle géographie universelle en dix-neuf volumes, communard sauvé de la déportation par Charles Darwin, anti-esclavagiste (cela va de soi), communiste libertaire et internationaliste, Elisée Reclus (1830-1905) est peut-être, avant tout autre qualificatif, un anarchiste.

Ayant connu prison et exil pour ses idées politiques, ce grand marcheur ami de Bakounine, adepte d’une « étude rationnelle des sociétés humaines, de l’aménagement de l’espace, de la production et de la distribution des ressources » (François L’Yvonnet) fut naturellement révolutionnaire, par besoin et nécessité de justice.

Pour qui souhaite mieux comprendre Elisée Reclus, et ce que recouvre la notion d’anarchie (« la plus haute expression de l’ordre »), les éditions de L’Herne ont eu la bonne idée d’offrir à la sagacité de leurs lecteurs un petit volume comprenant six textes, rédigés entre 1889 et 1902, intitulé Pourquoi sommes-nous anarchistes ?

« C’est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement ; chaque individualité nous paraît être le centre de l’univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d’un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie. »

Pour la défense des pauvres gens, constamment dupés par les accapareurs de pouvoir – prêtres, rois, marchands, spéculateurs divers, magistrats dévoyés -, Elisée Reclus prône l’union et l’action concertée, qui permettront de faire tomber les usurpateurs.

« Le sac d’écus, voilà le maître, et celui qui le possède tient en son pouvoir la destinée des autres hommes. Tout cela nous paraît infâme et nous voulons le changer. »

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Contre la morale officielle d’un Etat trompeur, le géographe propose l’abolition de la division du travail, de la propriété privée et des frontières (la patrie, c’est le monde), l’effondrement des fausses hiérarchies (pour une égalité principielle), mais aussi la lutte sans relâche contre les puissances du capital.

Dénonçant le paradigme d’une éducation par la terreur (églises, écoles, familles), et avançant l’idée d’une fraternité naturelle au sein des classes laborieuses (lire ici ma chronique sur Le complexe de Caïn, de Gérard Haddad), Elisée Reclus ne fait pas de l’anarchie un horizon, mais un point de départ des plus évidents : « Mais là où la pratique anarchiste triomphe, c’est dans le cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de l’existence s’ils ne s’entraidaient spontanément, ignorant les différences et les rivalités des intérêts. Quand l’un d’entre eux tombe malade, d’autres pauvres prennent ses enfants chez eux, on le nourrit, on partage la maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les voisins, une sorte de communisme s’établit par le prêt, le va-et-vient constant de tous les ustensiles de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle : ensemble ils ont faim, ensemble ils se rassasient. »

On pourra se moquer facilement de cette idéalisation de l’entraide spontanée, mais cette conception de la vie collective, éloignée de tout cynisme, ne correspond-elle pas au minimum attendu d’une humanité digne de ce nom ?

Il fut un temps où le mot socialisme ne désignait rien d’autre.

Il sera un temps (l’Histoire est loin d’être achevée) où le monde nouveau ne se soutiendra plus d’accumulation du capital et de répression, mais de la force évidente de la liberté de tous mise au service de tous.

Retrouvant le patriarche des Troglodytes de Montesquieu (apologue des Lettres persanes), Elisée Reclus l’assure : « Voter, c’est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c’est renoncer à sa propre souveraineté. »

Contre l’Internationale des oppresseurs, il importe encore et toujours de construire celle des opprimés.

Le mot vous paraît peut-être d’un volontarisme un peu ridicule. Oui, et alors ?

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Elisée Reclus, Pourquoi sommes-nous anarchistes ? avant-propos de François L’Yvonnet, Editions de L’Herne, 2016, 90p

Site des Editions de L’Herne

La frérocité comme condition humaine, par le psychanalyste Gérard Haddad

Chronique de « Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes », par Thomas Giraud

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