Raison de la langue et déraisons du coeur, par Lucie Taïeb, romancière et poète

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11-Installation view, Philadelphia Museum of Art, 1954, photo by Hermann Landshoff

Safe, premier roman de Lucie Taïeb, est un livre construit comme une installation, un champ d’expérimentation formelle.

Une traductrice en crise enfermée dans une pièce blanche cherche de façon obsédante à trouver les conditions de sa sécurité, corps biopolitique dont on ne sait vraiment s’il accepte sa servitude ou cherche à s’émanciper.

Reprendre corps par le pouvoir d’une langue réinventée est un pari, Safe pouvant être lu comme un roman initiatique construisant un parcours signifiant par blocs de prose mis en tension, en friction, en danger (trop grande clarté/opacité).

Pour toucher/entendre/lire de plus près encore le texte, j’ai souhaité m’entretenir avec son auteure.

Safe (Editions de l’Ogre, 2016) est votre premier roman. Vous l’avez placé sous la double protection d’Ingeborg Bachmann et de George Oppen. Pourquoi ces choix ?

Pour ce qui est d’Ingeborg Bachmann, c’est une longue fidélité, un attachement fort qui me lie à cette auteure (dont j’avais déjà placé une citation en exergue de mon premier livre). Elle analyse, dans la tradition viennoise de critique du langage, l’influence d’une langue dévoyée sur la constitution des individus, et réfléchit à la manière dont on peut s’émanciper d’une telle langue, c’est-à-dire prendre conscience des impensés qu’elle véhicule, des rapports de force qu’elle instaure, s’en affranchir pour se (re)trouver soi-même.

Pour ce qui est de George Oppen, c’est moins l’auteur – que j’aime beaucoup mais connais mal – que la citation elle-même qui a guidé mon choix : « nous avons nourri nos cœurs de fantasmes et nos cœurs sont devenus sauvages ». Que je lis comme un appel à suivre les déraisons du cœur, en ce qu’elles ont d’irréductible.

Votre activité de traductrice d’auteurs allemands du XXème siècle (Ernst Jandl, Friederike Mayröcker, Konrad Bayer) informe-t-elle votre prose ?

Oui, et mon écriture en général.  Tout comme lire apprend à écrire. Je pense à l’image de la danse ou du sport : un danseur regarde un autre danseur en action (c’est la lecture) – ou bien réessaie de faire les mêmes mouvements avec son propre corps (c’est la traduction). Dans un cas comme dans l’autre, on apprend, on trouve des idées nouvelles, des manières de faire, mais avec la traduction, en plus, on peut les expérimenter.

Le motif du « traduire » revient à plusieurs reprises dans votre livre. Vous écrivez : « Mais elle rêvait d’un texte où elle aurait traduit safe par safe. » Que faut-il comprendre ?

Nous voilà avec une traductrice en crise, qui prend en dégoût son propre travail, parce que c’est un art de l’inexact, de l’impur, qui oblige à des ajustements. Elle recherche une « pureté de la langue », qui exclut bien évidemment le geste de la traduction. Dans un tel état d’esprit, la seule manière de traduire un terme comme « safe », qui n’a pas d’équivalent exact en français, c’est de ne pas le traduire. Et de fait, le personnage cesse de travailler. Que son obsession se concentre sur le mot « safe » relève aussi d’un désir – tout aussi mortifère que celui de pureté absolue – qui est celui d’être absolument protégée, hors de danger.

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Vous inventez une prose, qui serait comme une des possibilités de poèmes. Qu’en pensez-vous ?

Ce que j’ai recherché, dans ce roman, c’est une justesse d’écriture qui soit une justesse d’expression, sans mettre au premier plan le geste de communication. Une de mes « unités » d’écriture privilégiées, c’est le fragment, le petit bloc de prose, qu’on retrouve aussi dans certains de mes livres de poésie. C’est cette variante-là que j’ai choisie ici, tout en veillant cependant qu’une interprétation de l’ensemble soit possible. Ce que j’aime beaucoup dans votre question c’est « une des possibilités » : je voudrais à chaque livre aller ailleurs, au moins formellement, essayer toujours quelque chose de nouveau pour moi.

La violence inhérente à votre livre est-elle une façon de signifier la nécessité d’une insurrection, par le corps et le verbe ? Prépare-t-elle, telle une initiation, le chapitre final, « Stratégie de la douceur » ?

Oui, dans le sens où la violence subie est, soit acceptée, intériorisée, domestiquée, soit effectivement perçue comme violence pour, enfin, se convertir en une colère salutaire : celle d’où peut naître une résistance. Je n’ai pas pensé à cette idée d’initiation, mais cela me plaît qu’on puisse lire les choses ainsi. Pour moi, la violence subie par le personnage enfermé dans sa pièce blanche est présente dès le départ, dans le désir d’une sécurité absolue, dans la peur panique ressentie par la traductrice. La seule différence, c’est que la traductrice appelle cette pièce blanche de ses vœux : elle n’est encore qu’un fantasme. La cruauté du livre, c’est qu’il donne au personnage exactement ce qu’il veut : la pureté, la sécurité absolue, la blancheur. Ce n’est pas une cruauté gratuite, elle me sert seulement à révéler la part de violence que l’on subit dans une société où règne(rait) l’obsession sécuritaire, et où les individus finissent par s’approprier ce désir de sécurité.

Les ellipses et les silences structurent votre texte. Est-il pour vous de l’ordre d’une sculpture, d’une installation, ou d’une cosa mentale ?

Je n’ai pas voulu ici déployer une ligne narrative, mais travailler autour d’une obsession, dans ses diverses implications. J’aime beaucoup l’idée d’une installation, qu’on puisse traverser le texte, en faire l’expérience, en tant que lecteur, sans être nécessairement dans une démarche interprétative forte. Enfin, les ellipses procèdent aussi de ma manière d’écrire, pour ce texte-ci : par blocs de prose concentrée, que j’ai ensuite retravaillés sans chercher nécessairement à combler les vides entre les différents blocs.

L’enchaînement des tableaux/paragraphes relève-t-il d’un travail de montage quasi cinématographique ? Des citations sont d’ailleurs extraites du film Safe, de Todd Haynes.

Le cinéma est important pour mon écriture, il nourrit mon imaginaire, mais je ne pense pas qu’il ait une influence sur ma manière de structurer le texte. Il s’est passé une chose troublante avec ce film de Todd Haynes : je l’ai vu à cause de son titre, alors que je travaillais déjà sur le roman depuis un moment, et je découvre cette pièce blanche, à la fin du film, qui est un écho précis au lieu que j’avais imaginé, que je voyais aussi comme un défi d’écriture. J’ai travaillé en laissant le film interférer, entrer dans mon texte, selon la technique du montage (à laquelle, oui, les auteurs que j’ai traduits, les expérimentaux viennois, et Mayröcker, m’ont pour ainsi dire « formée »).

A quoi correspondent les cinq chapitres de votre livre, « Où se forgent les armes », « Où fuir suffit, ne suffit pas », « Safe », « Memories of Hope », « Stratégie de la douceur » ?

Dans le premier chapitre, on assiste à une réunion clandestine, celle d’un groupe d’opposition. La deuxième partie raconte la fuite de la traductrice emprise de pureté, et cherchant le lieu absolument sûr où elle pourra cesser d’avoir peur. La partie suivante alterne un récit familial avec une fiction dans laquelle une épidémie aurait ravagé la France, sans que l’on sache si cette épidémie est réelle, ou si elle sert seulement de prétexte à l’enfermement d’un groupe de personnes. Dans « Memories of Hope », une femme est enfermée dans une pièce blanche, prétendument soignée, et cherche par tous les moyens à se libérer. Enfin, on retrouve cette même femme, enfin libre, dans le dernier chapitre, le plus ambigu à mes yeux : a-t-elle accepté la docilité, le discours du pouvoir, reléguant toute velléité de critique et de révolte dans l’espace du rêve, ou bien puise-t-elle dans ses rêves l’énergie d’une révolte à venir, à laquelle elle feint seulement d’avoir renoncé ?

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Tenter un résumé de votre ouvrage a-t-il un sens ?

Oui, puisque ce résumé donnerait à lire le parcours de lecture de son auteur. Pour ma part, je dirais que le livre tente de cerner les différents moments, les différentes implications d’une obsession : celle de la sécurité absolue, obsession ou préoccupation qui peut être transmise au sein de la famille (liée à la peur de la mort des nouveaux nés, que l’on retrouve dans bien des contes), mais qui peut devenir aussi instrument de contrôle : au sein des familles comme au sein d’une société.

Quel est le statut des pronoms « je », « tu », « nous », « elle » ? Il semble que Safe cherche à repousser toute clôture du sens et déplace ses lignes dès que l’on croit les avoir perçues.

Je lie cette question à celle de l’identité du ou des personnages. Dans chacune des parties, on suit une femme, et on peut se demander s’il s’agit de plusieurs moments de la vie d’une même femme, ou de plusieurs femmes. En fait, pour moi, cela n’a aucune importance. Ce sont les relations, les situations de langage qui prévalent, pas les personnages : « je » dit l’un face au monde, « tu », l’adresse, « nous », la communauté. Après, mon écriture fonctionne aussi selon la logique du rêve : on peut être tous les personnages à la fois, changer de forme et de visage – l’important, c’est ce qui se « joue » et ce qui se « dit », pas la continuité des événements.

La liberté dont vous faites preuve dans la mise en œuvre de votre stratégie d’écriture procède-t-elle d’une volonté de déliaison ?

Non. Je n’ai pas non plus le désir de m’inscrire dans une esthétique donnée.

Avez-vous fait l’expérience de lire votre texte en public, de le performer, et de le découper d’une autre façon ?

Oui, nous avons travaillé à une lecture avec Sarah Cillaire, ce qui nous a obligées à des coupes, naturellement, mais la structure du roman n’a pas été fondamentalement bouleversée, nous avons seulement supprimé certaines étapes.

Faut-il aborder le territoire de votre livre comme ce qui apparaît dans une longue nuit d’insomnie, entre flashes, illuminations, paroles décisives, plans aux échelles différentes, strates temporelles diverses ?

Oui, ce serait vraiment une manière de le lire.

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Vous êtes enseignante-chercheuse à l’UBO (Université de Bretagne Ouest). Quels sont vos axes de recherches ?

J’ai consacré ma thèse de littérature comparée aux enjeux mémoriels dans la poésie après 45, sur un corpus qui réunissait Nelly Sachs, Edmond Jabès et Juan Gelman. Je travaille aujourd’hui sur la poésie et la littérature autrichiennes contemporaines, et j’ai développé un nouvel axe de recherche, consacré aux questions environnementales, dans une approche qui est aussi civilisationnelle et en me concentrant plus précisément sur la question des déchets.

Qu’avez-vous écrit aujourd’hui (11 mai 2017) ?

J’ai justement relu et réécrit des passages d’un livre consacré à la réhabilitation d’une immense décharge nord-américaine, qui est actuellement transformée en « parc naturel ».

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Lucie Taïeb, Safe, Editions de l’Ogre, 2016, 180 pages

Site des Editions de l’Ogre

9791090491434FS

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