J’exhérède tous les membres de ma famille, six tombeaux, par Jean-Luc Outers

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La chute d’Icare, Pieter Brueghel l’Ancien – circa 1558

Le dernier jour, de l’écrivain belge Jean-Luc Outers est un ensemble de six tombeaux (Henri Michaux, Dominique Rolin, Simon Leys, Chantal Akerman, Le Président, Hugo Claus), qui est aussi un éloge de l’amitié.

Les deniers instants des êtres aimés peuvent être l’occasion d’une anamnèse, et d’un retournement de la perte en présence nouvelle.

S’approchant au plus près du sujet de son désir – ici une constellation de six noms – Jean-Luc Outers découvre l’intensité de six vies romanesques, c’est-à-dire follement libres.

Nous avons envisagé le dialogue comme une pratique lazaréenne.

Donc c’est oui.

J.M.G. Le Clézio salue en vous, dans l’avant-propos qu’il offre à votre livre, Le dernier jour, un admirable cicerone lui ayant ouvert les portes de Bruxelles. Qu’est-ce que cette ville pour vous ?

J’ai toujours vécu à Bruxelles. C’est ma ville, une ville longtemps détestée en raison de ses mutilations durant les années 60-70. Le centre a été défiguré. Restent les quartiers, souvent intacts. Aucune uniformité. Chaque maison (ah les 3 pièces en enfilade) est un prototype. Ville sans charme particulier, la rivière (la Senne) a été voûtée au 19° siècle. C’est ici que fut inventé « le façadisme » qui consiste à détruire un  immeuble (quand c’est un joyau du patrimoine) en conservant sa façade, le compromis absolu en quelque sorte dont la politique belge a toujours été le porte-drapeau puisque gauche et droite ont en général gouverné ensemble. J’aime le côté méditerranéen de Bruxelles : les cultures y coexistent  sans bruit et on prend le temps de se promener ou de boire un verre. C’est surtout une ville qui bruisse de toutes les langues.

En retour, J.M.G. Le Clézio vous a-t-il fait découvrir le Mexique ?

J’ai été quelques fois au Mexique en pensant évidemment à Le Clézio mais hélas sans lui. J’ai même écrit un roman Le voyage de Luca (Actes Sud, 2008) dans lequel un couple et un bébé sillonnent à bord de leur camping-car quelques villes mexicaines : Matamoros, Oaxaca, Tuxtepec, Puerto Angel, Mexico…

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Vous consacrez un texte à l’écrivain belge Dominique Rolin.  Sur quelles bases reposait votre amitié ? Dominique Rolin possédait ce que Jim/Philippe Sollers appelle « le rire majeur ». De quelles forces procédait-il ? Dominique Rolin a beaucoup dessiné Jim. Une édition de ses œuvres graphiques est-elle envisageable ?

J’ai connu Dominique Rolin en 1986, je me rappelle la date car c’était la veille de la sortie de mon premier roman, L’ordre du jour (Gallimard). Elle avait écrit la 4° de couverture et je n’étais pas trop d’accord sur son texte. Elle a, sans protester, accepté les modifications proposées et depuis lors nous sommes devenus amis. Nous nous voyions chaque fois que je venais à Paris. Nous parlions de choses et d’autres, le quotidien, la famille (rarement les livres) meublaient nos conversations. Elle me donnait des conseils, un peu comme une mère aimante. Elle était persuadée qu’avec les événements de ma vie, j’avais une matière romanesque pour le restant de mes jours. Son rire, elle le voyait comme un antidote à la cruauté humaine, à la cruauté entre les êtres, une réaction viscérale à tout ce qui peut contrarier la quête du bonheur, car c’était ça sa vie, la recherche effrénée du bonheur. Après chaque rencontre, elle m’envoyait un petit mot, trace de ce court moment de bonheur. Souvent, elle fixait une heure précise où « je te mets dehors », signe que Jim n’allait pas tarder à arriver. Je le croisais parfois dans l’escalier, un bouquet de fleurs à la main. Nous nous saluions sans un mot. Elle dessinait. Elle m’avait proposé de faire mon portrait. Mon visage l’inspirait, « un genre espagnol du style Greco », m’avait-elle confié. Elle avait ouvert à cette occasion un grand carton où elle entassait les portraits de ses proches qu’elle avait dessinés. Jim évidemment y occupait la place de choix. Ses dessins se trouvent pour la plupart au Musée de la littérature à la Bibliothèque royale de Bruxelles. Ce serait une bonne idée, en effet, de les publier.

Vous évoquez Judith Cladel, sa tante ? Comment la présenter ?

Judith Cladel, sa tante, était la fille de l’écrivain Léon Cladel. Romancière et dramaturge, elle fut membre du jury du prix Femina où Dominique lui succéda. Femme libre et indépendante, elle prit sa nièce sous son aile lorsque celle-ci, fuyant Bruxelles (et son mari alcoolique), vint s’installer à Paris. Sa mère Esther, au contraire, était une femme « soumise, effacée, protectrice des tabous et des codes bourgeois de son milieu », comme je l’ai écrit. Elle reprochait à sa fille d’avoir traîné dans la boue le nom familial par le seul fait d’avoir été « enceinte en dehors du mariage ».  « Ma mère appartenait au 19° siècle. C’était une sorte d’ogresse. »

Dominique Rolin est enterrée au Père Lachaise quand Henri Michaux a choisi d’y être brûlé (premier texte de votre recueil). Que disent ces deux attitudes différentes face au corps ?

Je n’ai pas à juger l’incinération d’Henri Michaux ou l’inhumation au Père-Lachaise de Dominique Rolin. Je vous envoie à mon livre. HM : «  ce n’était pas le souvenir tenace des crémations du Gange qui l’avait conduit à coucher noir sur blanc dans son testament sa volonté d’être incinéré au cimetière du Père-Lachaise. C’est que, de tout temps, il avait voulu soustraire son visage, son corps, à la vue des hommes. Même sans vie, il n’imaginait pas que son corps puisse faire l’objet de quelque dévotion dans un cimetière. » DR : Sur le destin de son corps sans vie, elle n’avait laissé planer aucun doute : « Brûler un corps est un crime aussi laid que théâtralement comique (…) Non, rien ne vaut le sommeil en terre, oui la bonne et riche terre. C’est ce que j’ai souhaité pour ma part, un cimetière de haut niveau, pelouses bien ratissées, fleurs, monuments stupides, oiseaux vifs, juste ce qu’il faut pour que l’oubli s’installe avec sobriété ; je me transformerai sans hâte en compost (comme disent les jardiniers). »

Avez-vous fréquenté Henri Michaux ?

Je n’ai jamais rencontré Henri Michaux. Son œuvre, découverte à 16 ans grâce à un prof de lycée, fut un électrochoc pour moi qui avait été éduqué dans le culte de la langue française et de la littérature classique. Mon père nous lisait Chateaubriand, le Cardinal de Retz dans les volumes de la Pléiade. Avec Michaux, je découvrais que la littérature, dont j’avais failli être dégoûté, pouvait être drôle, invention langagière et exploration de « lointains intérieurs ». Depuis lors, je n’ai cessé de vivre dans l’enchantement de ses livres. J’ai publié l’année passée un  recueil iconoclaste de ses lettres de refus : Donc c’est non (Gallimard).

Pourquoi le poète aimait-il tant les ours ?

Ce sont non seulement les ours mais les animaux en général, qui passionnaient Michaux. Il ne ratait jamais l’occasion de visiter un zoo où qu’il se trouve (je crois me souvenir qu’il avait insisté auprès de son hôte pour aller voir un ours blanc au zoo de Barcelone) et il se rendait chaque semaine avec son ami Cioran au Grand Palais où l’on projetait des films scientifiques sur l’anatomie humaine, les mammifères, les insectes…

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Quand avez-vous découvert Les habits neufs du Président Mao, de Simon Leys ?

J’ai lu Les habits neufs… quelques années après sa parution. Comme beaucoup de jeunes de mon âge, j’étais très fasciné par la Révolution culturelle chinoise, convaincu que s’inventait là un autre rapport au pouvoir, une manière nouvelle d’envisager la politique. Simon Leys m’a ouvert les yeux en prouvant, envers et contre tous, que cette révolution n’était en réalité qu’une guerre entre castes au sommet du pouvoir. Bilan : des millions de morts. Ce livre est un manifeste contre l’aveuglement. Il nous concerne donc au premier chef. Je l’ai rencontré quelques fois en Belgique où il revenait parfois pour revoir sa famille. J’étais surpris par la nostalgie qu’il avait gardé de son pays, attristé et fâché qu’il se fracture, selon ses dires, à travers la fédéralisation de l’Etat. Le conflit qui l’a opposé à l’administration belge à propos du retrait de la nationalité belge à ses fils jumeaux, l’a rendu malade. Il a découvert à cette occasion que la bureaucratie n’était pas une tare communiste mais un phénomène universel. Il en a  tiré des réflexions consignées dans  un ultime texte Physiologie du bureaucrate dont j’ignore l’état d’avancement.

Les amis dont vous faites le portrait sont tous des nomades. Pourquoi la Belgique retient-elle si peu ses enfants ?

La Belgique n’est pas une nation. Plutôt un hasard de l’histoire, un « Etat-tampon » voulu par les grands de ce monde. Rien ne nous y attache, sinon cette liberté d’aller et venir, cette liberté de parler et de dire ce que bon nous semble. Petit pays d’où l’on sort sans même s’en rendre compte. Comme beaucoup d’écrivains francophones, Michaux, alors qu’il était l’opposé du « parisien », s’est laissé aspirer par Paris où il s’est installé comme pour y trouver une certaine légitimité. A en juger par la correspondance de Simon Leys, la polémique autour des Habits neufs s’est engagée non pas avec la presse belge mais avec des intellectuels et journaux français (Le Monde, le Nouvel Obs). Simon Leys a fini par s’installer en Australie, au « milieu de nulle part » où « la bêtise… étalée sur un espace immense, se donne diluée au point de perdre toute densité offensive. » Chantal Akerman vivait entre Paris, New York et Bruxelles. « Au fond, la belgitude c’est la conscience diffuse d’un manque. » (Simon Leys)

La cinéaste Chantal Akerman est-elle morte de la mort de sa mère ?

Impossible de définir les causes d’un suicide. Elles sont souvent multiples. Chantal Akerman passait de moments de dépression à d’autres qu’elle qualifiait « d’explosion ». Elle se disait malade, d’une « maladie cyclique et chronique ». Sa mère est le centre de son œuvre, le point nodal : News from home, Jeanne Dielman… Son dernier long métrage, No home movie, qui est comme un au revoir à la vie, est consacré aux derniers instants de sa mère. « Je me prépare à sa mort. Comment fais-tu, dis quelqu’un ? J’essaie de m’imaginer sans elle. Et je pense que ça ira. »

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Quels liens entreteniez-vous avec « le Président », que vous présentez dans le seul texte inédit de votre ensemble, intitulé « L’exercice du pouvoir » ?

Le Président fut mon premier employeur. Homme politique paranoïaque, il présidait aux destinées d’une institution culturelle à Bruxelles. J’ai travaillé 17 ans à son service dans une absolue liberté de mouvement et d’action. Il a inspiré mon premier roman L’ordre du jour (Gallimard, 1987). Il s’est évidemment reconnu dans le personnage principal. Et je n’ai jamais été viré. C’était une autre époque. Aujourd’hui ce ne serait plus possible.

Hugo Claus est-il toujours vu comme un écrivain sulfureux dans son pays natal ?

Hugo Claus était un écrivain culte en Flandre et en Hollande. Son nom fut cité plusieurs fois pour le Nobel. C’était un homme joyeux et charmant. Je me rappelle surtout une tournée de lectures en Flandre que nous avons faite ensemble avec quelques écrivains belges. Nous lisions nos textes dans des théâtres remplis d’un public enthousiaste attendant le héros de la soirée qui se produisait en dernier. Après nous dînions dans des restaurants. Un soir, il nous a emmenés dans le café que tenait son frère à Gand. Il est mort dans une absolue dignité. Par crainte de ne plus être capable de prendre pareille décision, il avait fixé la date de sa mort et en avait averti ses amis. En Belgique l’euthanasie est légalement autorisée depuis une quinzaine d’années. Je trouve que mourir dans la dignité constitue une liberté fondamentale. Hugo Claus qui était avant tout un homme libre en a porté très haut l’exercice.

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La perte du langage n’est-elle pas un retrait de Mnémosyne, mère des Muses ?

J’ai consacré un roman (La Place du mort, 1995) à la perte du langage. J’y raconte les dernières années de mon père, tribun et homme de culture qui, victime d’un AVC, s’est trouvé aphasique du jour au lendemain. «  Il avait découvert une autre langue, celle qui s’exprime par les signes, les gestes, les sourires, les caresses, les pleurs, pour dire les choses essentielles… », comme un retour au langage originel.

Votre livre est un ensemble de tombeaux, mais aussi un éloge de l’amitié. Comment envisagez-vous votre – lointain – dernier jour ?

Oui, mon livre est aussi un éloge de l’amitié et de l’amour. Cela doit être un vrai bonheur, un dernier cadeau de la vie que de se sentir entouré à l’ultime moment par ceux que l’on aime (Micheline pour Michaux, Hang Fang pour S. Leys, Veerle pour H. Claus, Sollers pour D. Rolin…) C’est ce que je me souhaite à moi-même. « Dans ce regard toute leur histoire défilait, tout ce qu’ils s’étaient dit, tout ce qu’ils n’avaient pas pu se dire, faute de mots pour le faire. »

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Jean-Luc Outers, Le dernier jour, avant-propos de J.M.G. Le Clézio, éditions Gallimard, collection L’Infini, 2017, 144 pages

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Henri Michaux, Donc c’est non, lettres réunies, présentées et annotées par Jean-Luc Outers, 2016, 198 pages

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