Nathalie Sarraute aux Etats-Unis, un roman nouveau

le

carte-postale-ancienne-new-york-amérique-usa-e1486547875188

En 1964, alors que son quatrième roman vient de paraître en anglais (Les Fruits d’or), Nathalie Sarraute est invitée à donner un cycle de conférences aux Etats-Unis. Son mari, avocat au barreau de Paris, ne peut pas l’accompagner. Vingt-quatre lettres du « petit Fox » à son cher « Chien Loup » pallieront l’absence.

Ayant attendu longtemps qu’advienne une reconnaissance légitime – Tropismes est un livre fondamental – la chef de file du nouveau roman est fêtée aux Etats-Unis où les universités sont alors en pleine effervescence intellectuelle, et cherchent les signes d’une nouvelle science.

« Hier soir, ma 1ere conférence en anglais devant un public impressionnant de toute l’élite intellectuelle, au Columbia University, a eu un succès éclatant. C’était, paraît-il un enthousiasme exceptionnel. »

On pense parfois que les grands écrivains sont des êtres sombres, ombrageux, distants, mais les beaux génies adorent aussi les facéties, la drôlerie de l’existence, et savent s’émerveiller de ce qui vient à leur rencontre, comme une chance de relance.

Aux Etats-Unis, où Nathalie Sarraute se rend pour la première fois (il y aura par la suite très autres séjours), la jeune femme de soixante-trois ans est heureuse, gagne de l’argent, côtoie des personnalités remarquables (Robert Oppenheimer, Hannah Arendt, Arthur Miller, Victoria Ocampo), savoure des plats exquis, dort dans d’excellents hôtels, et semble vivre un rêve éveillé.

Attentive aux « sous-conversations », Nathalie Sarraute se plie au jeu de la conversation officielle – elle est parfaitement bilingue -,  expérimentant, en réaliste, l’éventail d’un champ communicationnel, qui l’enchante, et la facilité des rapports de l’autre côté de l’Atlantique.

Si le roman traditionnel n’est plus possible après avoir lu Marcel Proust, James Joyce et Virginia Woolf, se voyager en langues, entre dîners solennels et réceptions amicales, est une expérience délicieuse, dans le roman nouveau qu’est quelquefois la vie.

Devant des parterres d’étudiants et de lecteurs enthousiastes, Nathalie Sarraute s’interroge sur ce que peut être la littérature dans une ère de soupçon, prenant appui sur ses réflexions concernant « Roman et réalité »  (texte reproduit dans le volume que lui a consacré de son vivant la Bibliothèque de la Pléiade en 1996) et « Flaubert le précurseur ».

Aucune tricherie, pour l’auteur du Planétarium, la littérature est un absolu.

En 1970, son amie Violette Leduc (texte retrouvé par Olivier Wagner, archiviste paléographe, conservateur chargé de collection au service moderne et contemporain du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France) se souvient : « Elle baissa les yeux, elle ressembla à une croyante qui cherche la vérité dans une prière. Elle fixait le point rouge de sa cigarette, elle continuait, pour elle-même, à peser le pour et le contre. Cela crevait les yeux : la littérature était sa raison de vivre. »

statue_offerte-colonie-americaine

Dans un style elliptique, alerte, Nathalie Sarraute offre à son mari quelques instantanés d’Amérique : « La vue du haut de l’Empire State Building est le grand choc dans ce domaine, de toute ma vie. J’ai compris la beauté de l’art architectural de l’avenir et j’ai vu le spectacle le plus beau du monde. »

« Même les usines, les grands réservoirs d’essence sur des kilomètres ont une beauté très grande et neuve. Quant aux gratte-ciels illuminés, c’est à mourir. »

« Je tiens le coup formidablement et suis moins anxieuse et épuisée que les derniers jours à Paris. Tant d’excitement, d’intérêt pour moi et pour ce que je raconte, et de sympathie, me soulèvent. L’air est bracing et électrifié, les gens simples et exquis. »

« En voiture le long du Hudson jusqu’aux fameux Cloisters, trésors accumulés par Rockefeller. Tapisserie de la licorne. Ce que j’ai vu de plus beau de ma vie. »

Devant les merveilles de la Frick Collection : « C’est une joie extrême, une détente, une excitation. »

Après avoir assisté à une messe à Harlem : « Aucun blanc sauf mon compagnon qui connaît le bishop. Scènes inouïes. Cris stridents des pasteurs, danses sauvages interrompant les cantiques, énormes négresses se trémoussant toutes vêtues et gantées de blanc, longs tam-tams, évangile scandé, chanté, hurlé, immenses bonds du prêtre ; jeune génie noir chanteur de 14 ans. Stupeur opaque du Fox, impossible d’y croire. Impossible de partir. »

Alors, cher lecteur, did you like it ? Come again. Pray with us.

C’est la touche juste, c’est à l’américaine, c’est simple, facile et profond.

« On m’invite, on m’adore : tout le monde sait maintenant que « je souit [sic] un génie ». »

« On va demander à Nelson Algren (ex-amant de Simone de Beauvoir) de me montrer les bas-fonds de Chicago dont il est habitué. »

L’auteur des Mandarins enrage ? Claude Mauriac à Paris applaudit ?

« Sa gracieuse majesté » est décidément gâtée.

004830095

Nathalie Sarraute, Lettres d’Amérique, édition établie et annotée par Carrie Landfried et Olivier Wagner, présentation d’Olivier Wagner, Gallimard, 2017, 126 pages

Editions Gallimard

leslibraires.fr

Acheter Lettres d’Amérique sur le site leslibraires.fr

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s