Franck Venaille, Medicine Man, c’est-à-dire poète

1850_3

Qui n’a jamais lu Franck Venaille et souhaite découvrir l’une des plus belles œuvres poétiques des cinquante dernières années peut tenter de se procurer immédiatement le recueil anthologique (1966-1997) Capitaine de l’angoisse animale, publié conjointement en 1998 par les éditions Obsidiane et Le Temps qu’il fait, puis de lire, dans la même nuit de feu, Le Tribunal des chevaux (Gallimard, 2000), Hourra les morts ! (Obsidiane, 2003), La Bataille des Eperons d’or (Mercure de France, 2014), avant de terminer son assomption par Requiem de guerre, son dernier-né (Mercure de France, 2017).

Poète, Franck Venaille l’est au suprême, qui s’est méfié toute sa vie des fabricateurs de vers n’ayant pas eu l’audace de porter la guerre dans le corps même du langage.

Mandelstam : « En poésie, c’est toujours la guerre. »

Homme du Nord, écartelé entre spiritualité flamande – jusqu’à la tentation, repoussée, de la sainteté – et le soleil maléfique du Sud (la participation à la guerre d’Algérie comme blessure ontologique), Franck/François Venaille est de l’héritage des « Villon-Vallès » (Pierre Morhange), un insurgé (du péché au PC, tendance brechtienne, à la déliaison) ayant choisi Paris comme territoire où déployer sa solitude et ses heureuses mauvaises fréquentations.

La plongée en apnée dans la nuit sexuelle accélère le cœur, de même que les saccades d’humour venant mettre à distance une anxiété que la marche parvient parfois à diluer quand le travelling des pas se prolonge en laboratoires d’écriture (La Descente de l’Escaut, 1995).

« Pour moi la réalité c’est une jambe après l’autre. »

Créateur de revues (Chorus, Monsieur Bloom), proche des poètes publiés par l’excellente Orange Export Ltd, et des peintres regroupés sous le blason de la Figuration narrative (Peter Klasen, Jacques Monory), Franck Venaille s’est heurté toute sa vie à l’impossibilité poétique comme tentation, sauvegarde, et néant.

lion_devorant_un_cheval

Comme chez Théodore Géricault, Claude Simon, ou la Marilyn Monroe des Misfits, le cheval représente pour l’auteur de Caballero Hôtel (Les Editions de Minuit, 1974) un absolu de beauté brute, dont la chute est un effondrement de civilisation.

Incipit de Requiem : « J’ai décidé de mourir avant de naître. Sinon c’est impossible de continuer. Il fallait que quelqu’un montre l’exemple. »

Quand approche la fin de vie, se débarrasser de son propre cadavre de son vivant relève d’une excellente hygiène mentale.

« Redevenir l’enfant des dunes. Il est bien tard et je n’ai pas terminé mes devoirs. »

La mort est terrifiante bien sûr, mais la douceur l’apprivoise, qui la retourne comme on lange un bébé.

Pourquoi la craindre ? Mieux vaut prendre soin d’elle, comprendre sa solitude, la réconforter.

C’est un rêve dans un rêve.

Franck Venaille ? Il n’est plus de ce monde, écoutez-le, c’est merveilleux : « La matière spéciale des rêves / vient de loin de bien plus loin / que ce que votre date officielle de naissance laisse entendre »

Notre identité est instable, tant mieux, la possibilité de métamorphoses sera notre chance.

A huit heures, je suis un gisant, à midi un opéré, à seize un « cheval chagrin », à vingt un anneau de Nibelungen, à vingt-deux une poussée de fièvre que caresse une infirmière aux tétons énormes, à deux une bouche, à cinq un vacancier de la douleur.

Voit une enfance au charbon de bois.

Voit « un banc de bois le dimanche ».

Voit « l’ami de Kafka » au détour d’un couloir.

Voit un trapéziste s’empaler sur les cornes d’un rhinocéros.

060PF1409_6Z45H_1_WEB.jpg

En gros caractères interrompant le flux des vers libres, le poète inscrit ses dix tables de la loi : « je ne suis pas lié à la douleur, je regarde l’aube sans frémir », « attention : guérir de l’idée même de guérir », « ce que fut ma devise dans les guerres singulières : de l’ironie face au malheur ! »

Désormais, Franck Venaille est un cheval.

Commande un café au comptoir de sa brasserie préférée, hennit un peu, n’en rit pas moins.

« Ce soir je comprends que ma vie est faite de manifestations populaires, d’affrontements de coin de rues. De ce sentiment de solitude qui m’a pris par la main, enfant. De disputes avec min père vivant et mort. Mort. Surtout. »

Requiem de guerre peut être lu comme une épitaphe.

Mieux vaut l’aborder comme un chant épique, où les silences, les douleurs, les échecs, les jouissances, sont des puissances d’enfance, et d’engagement envers un avenir renouvelé.

Vous qui soignez au quotidien dans des chambres froides hospitalières des êtres en partance, sachez que vous veillez bien souvent sur des possibilités de révolutions.

Final cut : « Rien que des humains »

004805754

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France, 2017, 110 pages

Entrer au Mercure de France

leslibraires.fr

Acheter Requiem de guerre sur le site leslibraires.fr

(Franck Venaille a reçu le 3 mai 2017 le Goncourt de la poésie)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s