Des arbres étranges et nus, les épiphanies tristes de Marilyn Monroe

le

69faed79cd3a7f6ff61274ea549d53e8

Elle riait encore pour ne pas cesser de pleurer.

Quand Marylin pleure dans le désert du Nevada, ses larmes forment immédiatement des petits tas de cailloux. Ce sont des mausolées pour des enfants mort-nés.

Marilyn Monroe avait un besoin d’amour si grand qu’aucun amant ne put la consoler.

Qui comprit le malheur de la fleur de jonquille ?

Parfois, le don de chair est une façon de tester l’élasticité du masque que l’on porte par politesse envers qui nous paraît, cow-boy salaud, gentleman, ou jolie garce innocente, bien plus vivant que nous.

La jouissance est là, oui, mais ce n’est pas suffisant, il faut plus, il faut l’impossible.

La beauté des femmes est un appât, qui les rend malgré elle prédatrices, les exposant aux reproches d’indifférence par de plus indifférents qu’elles.

Leur beauté est une muraille, quand se presse au bord de leurs paupières la cohorte des cœurs glacés.

De leur sexe impénétrable coulent pourtant des larmes de sperme, faisant aux lèvres un rictus amer et tiède, aussitôt lavé par un éclat de rire.

En 1996, année de son mariage avec le dramaturge Arthur Miller, Marilyn Monroe déclare : « La monogamie est une idée fatale. »

Mari trompé, mari trompeur, Arthur Miller conçoit le scénario des Misfits comme un cadeau empoisonné, offrant à son épouse l’amour de trois hommes. Le tournage a lieu du 18 juillet au 4 novembre 1960.

Le 11 novembre 1960, le couple annonce sa séparation.

Le 2 mars 1961, dans une lettre au docteur Grennson, son analyste, Marilyn Monroe écrit (la traduction est de Tiphaine Samoyault) : « Avez-vous vu Les Désaxés ? Dans une des séquences, vous pouvez peut-être voir combien un arbre peut me sembler étrange et nu. Je ne sais pas si cela transparaît vraiment à l’écran – je n’aime pas certains des choix qui ont été faits au montage. Depuis que j’ai commencé cette lettre, quatre larmes silencieuses sont tombées le long de mes joues. Je ne sais pas bien pourquoi. »

Le 3 mars : « Oui, les hommes veulent atteindre la lune mais personne ne semble s’intéresser au cœur humain qui bat. On peut renoncer à changer quand bien même on le pourrait – à propos, c’était le thème originale des DESAXES, mais personne ne s’en est rendu compte. »

Ne surtout pas changer, persévérer dans son être, en se tenant aux marges de la folie, dans une concentration de travail éloignant pour quelques instants encore le spectre du suicide (méthode Strasberg).

De l’autre côté de l’Atlantique, une femme contemple son enfant. Il a seize ans en 1962 et tourne dans un manège qui n’est plus pour lui. Il y est affalé, insolent, bravache, roi du monde parmi les chevaux de bois.

Pour lui, elle a connu tous les hommes.

Pour lui, elle a vendu chaque jour son sexe.

C’est une prostituée dont le souteneur vient de se marier.

Se croyant libérée, elle décide de reprendre son fils. Il a grandi loin d’elle, près de Rome, dans une campagne de poussière et de misère.

« Le mac est mort, vive le mac ! »

Mamma Roma est heureuse, rit, blasphème.

Il y a du soleil, du vent. Au loin, séquence 2, une fête foraine.

Soudain, l’enfant a disparu, le manège tourne, roue du destin, à vide.

Ettore a été enlevé, c’est l’épouvante.

Pier Paolo Pasolini : « Je veux retirer le masque de l’Italie et voir enfin son vrai visage. »

Le vrai visage d’une mère à qui on a enlevé son enfant est celui d’un monstre.

Le vrai visage de l’Amérique est une horde de chevaux sauvages.

Grossesses extra-utérines, fausses couches, avortements. Marilyn Monroe, fille de l’Amérique et du spectacle, n’enfanta que la mort.

On ne peut pas survivre à la disparition de son enfant.

On ne peut pas mettre en terre son corps.

On ne peut pas faire l’amour près de son cadavre.

On ne peut pas ne plus le consoler, et s’inquiéter pour ses poussées de fièvre.

On ne peut pas enfouir ses habits dans un sac, les jeter dans une benne, l’abandonner encore.

On ne peut pas vider les lieux, transporter ailleurs ce qu’il nous reste de vie.

On ne peut pas, et on le fait.

On ne peut pas.

On le fait.

Elle, belle, la poitrine splendide gorgée de barbituriques : « Je sais que je ne serai jamais heureuse, mais je peux être gaie. »

Elle, de l’autre côté du monde : « Tu n’embrasses pas ta mère ? »

On loue une chambre dans une banlieue concentrationnaire.

On loue une suite de trois pièces au vingt-septième étage d’un grand hôtel de New York.

On saute dans le vide, mais on ne tombe pas.

Tout est à recommencer.

(merci à Sam Guelimi de m’avoir invité à écrire ce texte pour Nu debout, 1961. Il est publié aux côtés de ceux de Veronique Bergen, Jean-Paul Enthoven, William Faulkner, Sam Guelimi, Yannick Haenel et Dominique Ristori)

EDWARDA-COUV-nu-debout-1961

Nu debout, 1961, textes de Veronique Bergen, Jean-Paul Enthoven, William Faulkner, Sam Guelimi, Yannick Haenel, Fabien Ribery, Dominique Ristori, éditions Edwarda, 2017, imprimé sur Pur coton absinthe 120 gr à 300 ex dont 50 exemplaires en tirage hors commerce, 44 pages. Format : 13cm x 19cm

Se procurer Nu debout, 1961

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s