L’écriture comme infini, par Jean-Christophe Norman, plasticien

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Né en 1964, Jean-Christophe Norman, écrivain-plasticien, vit et travaille à Besançon, voyageant beaucoup pour ses projets et expositions (Japon, Québec, Cambodge, Sicile, Suisse, Pologne, Cambodge).

Il a e entrepris depuis trois ans une oeuvre au long cours intitulée Ulysses, a long way, qui consiste à réécrire entièrement le livre de James Joyce sous la forme d’une ligne continue écrite sur le sol des villes qu’il traverse de par le monde : Tokyo, Marseille, Phnom Penh, Palerme, Gdansk, Paris…

A l’occasion d’une exposition visible entièrement à partir du 23 juin au Mac Val, Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, j’ai souhaité l’interroger sur son travail en cours, une nouvelle fois très ambitieux : réécrire entièrement sur un pan de mur son livre (chroniqué ici même) Grand Mekong Hotel (De L’incidence Editeur).

Qu’est-ce que le projet Terre à Terre ?

Terre à  terre s’origine dans un séjour passé à Phnom Penh en 2015, où je me suis rendu pour la réalisation d’un projet sur le Mékong. L’idée étant de reproduire, sur la surface du fleuve, à l’aide d’une embarcation légère, le plan de l’appartement de la rue Saint Benoît à Paris où Marguerite Duras a longtemps vécu. Plan que le cinéaste Benoît Jacquot a accepté de me dessiner de mémoire. Durant ce long séjour, outre la réalisation de ce projet, j’ai continué la réécriture d’Ulysse de Joyce, sous la forme d’une ligne écrite sur le sol de nombreuses villes dispersées sur la surface du globe, à l’aide de craies blanches ; expérimenté une forme d’écriture dans une bibliothèque personnelle d’une personne rencontrée par hasard dans la ville et qui a consisté durant une nuit entière à réécrire la dernière phrase de chacun des livres qui composaient cette bibliothèque ; ou encore marcher sans discontinuer durant un jour et une nuit. Ce sont tous ces éléments, toutes ces « matières » qui composent le livre Grand Mekong Hotel qui est le matériau de mon exposition au Mac Val.

Pourquoi avoir décidé de réécrire précisément sur les murs de cette institution artistique votre livre ?

La question de la réécriture est centrale dans ma pratique depuis maintenant quelques années. Elle prend plusieurs formes. L’envie première consiste à présenter un texte dans sa globalité, d’une façon frontale, de telle manière qu’un temps très long puisse s’appréhender dans une immédiateté. Cela a été le cas pour Ulysses de Joyce, ou encore La recherche du temps du perdu. J’ai réécrit (je préfère ce terme à recopier) une première fois Ulysses sur des feuilles de format A4. L’ensemble se matérialise en 353 feuilles et c’est une installation qui a été présentée au Frac Paca à Marseille en 2013. A ce moment-là, j’avais déjà l’idée de recommencer la réécriture de ce texte depuis son commencement, mais cette fois sous la forme d’une ligne écrite sur le sol des villes que je traverse, à l’aide de craies blanches. Une ligne dispersée aux quatre coins du monde. L’inconnu du temps et du lieu où ce projet s’achèvera étant l’un de ses ingrédients importants. Je veux dire, son imprévisibilité, le fait que la vie s’immisce dans ce rythme, que le monde change, que les battements de ce monde s’accélèrent, varient, se chevauchent, etc. C’est donc un projet qui est toujours en cours. Je connais les prochaines étapes qui sont liées à mon actualité d’artiste. Ces étapes seront Tokyo, Hiroshima, Rome…; mais j’ignore encore l’année et le lieu où cette « épopée » s’achèvera.

Et pour Grand Mekong Hotel ?

Je me suis rendu à Phnom Penh avec le plan dessiné par Benoît Jacquot. Là-bas, les choses se sont construites dans une parfaite improvisation. J’ai fini par rencontrer les bonnes personnes et ensemble nous avons réalisé cette chose un peu folle. Se posait alors à moi la question de la restitution. J’avais le choix entre des images tournées sur le fleuve, des photographies, des dessins, etc. Mais j’ai finalement opté pour l’écriture. Pour la première fois, j’ai décidé de « produire » mon propre récit, ma propre expérience d’écriture. Sans pour cela me considérer comme un auteur, mais en choisissant l’écriture comme matériau, comme « matière ».  Et, avant de commencer l’écriture d’un long texte, je me suis pris à imaginer que cela pourrait devenir un livre. J’ai alors contacté De l’incidence Editeur, et, à ma grande surprise, mon projet a été accepté. Je n’avais pas encore écrit une ligne et un livre devenait chose possible. Mais, bien sûr, je ne m’éloignais pas de l’idée d’exposer le texte dans un espace dévolu à cela. Les choses se sont finalement enchaînées et c’est dans ces circonstances que le projet au Mac Val est né. Alors que nous parcourions les espaces d’exposition avec Alexia Fabre, (conservatrice en chef), la nef m’est apparue comme un lieu incontournable. Le mur ressemblait à une paroi, cela résonnait comme une évidence, et en creux cela tissait des liens très forts avec la vie de grimpeur que j’avais menée durant des années, pendant mon adolescence. Je me suis rendu, pendant la réalisation de ce projet, au Japon pour notamment continuer Ulysses, a long way, et réaliser une marche continue d’un jour et une nuit dans le lieu « Bank of Japan » à Hiroshima. Tout cela, pour dire combien dans ma pratique les projets s’enchevêtrent et tissent des liens qui pouvaient apparaître inaccessibles ou irréalistes. C’est le mouvement de la vie qui se matérialise, celui de son pouvoir de fiction, son imprévisibilité, son voyage, son déploiement. Les choses sont toujours en cours.

Pouvez-vous rappeler le dispositif de ce livre, sa genèse, ses principes de composition ?

Comme je viens de l’évoquer, les choses se sont produites assez naturellement dans des enchaînements qui eux semblaient moins naturels. Mais c’est ainsi. J’ai écrit ce livre en découvrant ce que pouvait être l’acte d’écrire, ce qu’il était possible d’expérimenter. Par exemple, un des épisodes du livre relate une expérience vécue dans l’appartement d’une personne rencontrée par hasard au cours de mon exploration de la ville de Phnom Penh. Je me suis retrouvé devant une bibliothèque et pendant toute une nuit, j’ai décidé de réécrire la dernière phrase de chacun des livres qui composaient cette bibliothèque. Cette expérience a beaucoup compté par la suite de ce récit et pour ma façon d’aborder l’écriture plus généralement. Le texte fait aussi état de moments continus et très longs qui se sont matérialisés dans cette mégapole. Simultanément, s’opérait l’exploration d’une ville immense, l’exploration d’un mode d’expression, et l’exploration des « matières » de l’existence.

A quelles difficultés vous heurtez-vous dans votre projet actuel qui est de nature assez titanesque ?

Etrangement, les choses se déroulent de façons tout à fait naturelles et s’il est vrai que la dimension de ce projet est conséquente, je l’aborde dans sa quotidienneté. Là encore, c’est la vie, son battement, ses circonvolutions qui rythment l’ensemble. J’avance au bord du vide.

Que découvrez-vous ?

Je découvre la plasticité de l’écrit, ma façon dont l’écriture n’a rien d’une forme fixe et définitive, mais au contraire combien l’écrit peut se modeler, se matérialiser, se déployer, s’exposer, s’exposer à tout. Je découvre ce qui a produit ce texte. Son voyage, son expérience, son invention en dehors de toute règle. Je sais aussi que c’est une étape dans quelque chose qui est plus global et qui dépasse l’échelle déjà grande dans laquelle je me « dépense » ici.

L’idée de processus infini vous gouverne-t-elle ?

Les choses n’ont pas de fins et pas de formes définitives. Elles peuvent toujours se métamorphoser, voyager, explorer d’autres supports, d’autres géographies. Ce projet achevé dans la nef du Mac Val sera sans doute suivi d’une réécriture supplémentaire. Pour cela, j’ai envie de retourner à Phnom Penh et cette fois de réécrire de nouveau le texte dans la ville, « ré-explorant » un lieu déjà exploré, ré-expérimentant une ville déjà expérimentée. Alors oui, les choses n’ont pas de fin. Elles ne cessent de se reproduire, de continuer, de muer. Des mots écrits devenant des paroles dites, de paroles entendues, de paroles échangées. Je pourrais reprendre ces mots d’Emanuele Coccia: « Imaginer c’est devenir ce qu’on imagine ».

Propos recueillis par Fabien Ribery

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De l’incidence Editeur

 » Au cours de ma première visite au Mac Val, alors que nous visitions les espaces, Alexia Fabre (conservatrice en chef) et moi avons traversé la nef. L’immense mur m’est alors apparu comme une évidence, comme un support idéal. A l’image d’une paroi, ce qui me renvoyait à mon passé d’alpiniste. L’idée tenait en quelques mots. Réécrire sur une surface de 140 M2 la totalité du livre Grand Mekong Hotel.« 

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« Durant les deux mois de réécriture, où j’ai procédé par journées longues suivies de leurs nuits, les matériaux visibles sur cette image ont été mes compagnons de route. La bâche m’a permis d’être à la bonne distance des visiteurs et l’échafaudage a rendu possible le cheminement dans la paroi et dans l’accumulation des mots. »

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« C’est une sensation étrange d’évoluer ainsi à l’intérieur d’un texte, plus encore quand il s’agit de son propre texte et quand celui-ci remue autant de matières, d’expériences, de voyages, et de circonstances hasardeuses. De voir tout cela s’organiser, en quelque sorte, dans une succession de lignes où le passé et le présent s’entremêlent. J’ai vécu là une expérience forte : me voir ainsi exposer autant de moi-même à un public. Mais, je savais, ce faisant, que paradoxalement, la présentation d’un tel ensemble rendait sa lecture quasiment impossible, le lisible basculement dans le visible. Je reprenais la place qui était la mienne. Celle d’un artiste qui tente de jouer avec l’espace et le temps, et qui, bien qu’ayant écrit ce livre, ne se considère pas comme un auteur. »

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« Aujourd’hui, alors que l’échafaudage a été retiré, que la réécriture du livre est achevée, je pense déjà aux projets futurs. Parmi tous ces projets, et notamment un long voyage à travers la méditerranée autour de la figure de Picasso, je ressens comme la nécessité d’une nouvelle réécriture du livre, mais cette fois sous la forme d’une ligne écrite à l’aide de craies blanches dans la ville de Phnom Penh, dans ses labyrinthes et son agitation, où s’est densifié mon lien à l’écriture et plus encore à la volonté de « fictionner » le réel et la géographie. »

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Site de Jean-Christophe Norman

Jean-Christophe Norman, Terre à Terre, exposition personnelle au Mac Val (Musée d’art contemporain du Val-de-Marne) –  vernissage le vendredi 23 juin 2017

Entrer au Mac Val

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