Jack London, écrivain-photographe

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Inhabitants of Nuku Hiva, Marquesas islands, 1907 © Henry E. Huntington Library

On l’ignore souvent mais Jack London (1876-1916), l’auteur mondialement connu du Loup des mers et de Martin Eden, l’homme aux cent vies, le pourfendeur des injustices sociales, fit de la photographie une autre pratique d’écriture.

Plus de douze mille images sont connues à ce jour, prises entre 1900 et 1916, ce qui donne la mesure de l’importance de ce médium pour l’écrivain américain.

London  appelle « documents humains » ces photographies prises au cours de reportages pour des magazines et de voyages personnels.

Vendre des textes aux journaux aura constitué pour London une source de revenus indispensable à une stabilité financière lui permettant de constituer et développer son œuvre – « Si vous voulez manger à votre faim, oubliez que vous avez du génie. »

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Spitafield’s Garden, London, 1902. © Henry E. Huntington Library

L’auteur de Crocs-blancs, lecteur de Marx, de Darwin, et de La Jungle d’Upton Sinclair (1906), livre décrivant les méthodes modernes de travail dans les abattoirs de Chicago, aura donc écrit à l’américaine : vitesse, touche juste, nécessité intérieure, lucidité quant à la férocité du monde socialement organisé, argent accepté sans fausse pudeur.

Travailleur acharné, curieux de tout, l’autodidacte Jack London exerça des dizaines de métiers, mena sa vie comme on écrit un roman d’aventures, connut la guerre, la misère, et les forces implacables de l’ordre naturel.

Il y a chez cet évolutionniste en colère, proche des engagements révolutionnaires d’un John Steinbeck, une connaissance intime de la sauvagerie humaine lui ayant permis de construire les situations de ses livres.

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Court Yard Salvation Army barracks Sunday Morning rush—men who had had tickets given them during the night for free breakfast. London, 1902 © Henry E. Huntington Library

Entre quête d’absolu et sentiment de n’être qu’une marionnette entre les mains du destin, ses personnages sont mus par un vitalisme désespéré les amenant à vivre des expériences considérables.

Dans sa belle introduction aux deux volumes de ses romans et nouvelles publiés en 2016 par La Pléiade (Gallimard), Philippe Jaworski réfute le jugement trop souvent admis concernant un écrivain dont les textes ne seraient avant tout que des successions d’idées : « Le familier est une réalité trompeuse – et Jack London n’est jamais aussi captivant que lorsqu’il écrit en oubliant ce qu’il sait. »

On peut aujourd’hui se réjouir de la contribution des éditions Contrasto (Rome) à la découverte de l’ampleur de l’œuvre de ce « Kipling américain », dans un livre (les textes sont en anglais) intitulé The Paths Men Take, reprenant quatre textes majeurs accompagnés de photographies.

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Apartments collapsed. San Francisco, 1906 © Courtesy of California State Parks, 2015

En 1902, London, qui vient de découvrir avec révolte les bas-fonds de Londres, écrit People of the Abyss. Les photographies qu’il prend alors montrent des hommes affamés faisant la queue devant une institution de bienfaisance, l’extrême pauvreté au quotidien, les ravages de l’alcoolisme. On pense aux images américaines de Lewis Hine, son contemporain, et au devoir de témoignage.

En 1904, pour le magnat de la presse William Randolph Hearst, Jack London accepte de documenter la guerre russo-japonaise qui vient de commencer. En Corée et Mandchourie, l’écrivain photographie la ligne de front, des soldats, des blessés, de simples travailleurs, des enfants orphelins, des vieillards vénérables. Le regard est direct, d’homme à homme, fraternel, sans espérance excessive.

Le matin du 18 avril 1906, un séisme d’une violence inouïe frappe San Francisco. London, qui n’habite pas loin, se précipite : la ville est détruite dans sa quasi-totalité. Les images de désolation que nous voyons aujourd’hui font songer au film de Roberto Rossellini, Allemagne année zéro (1948), ou à Hiroshima le 6 août 1945.

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Jack and Charmian London visiting the Snark while it is under construction. San Francisco, 1906 © Henry E. Huntington Library

Le dernier ensemble photographique reproduit dans le volume des éditions Contrasto est plus intime encore, sélection d’images de nature anthropologique à partir d’un corpus comportant quatre mille photographies prises lors du voyage sur le navire avec lequel London, qui est alors une star littéraire, avait décidé, en compagnie de sa femme Charmian, de faire le tour du monde en 1907 et 1908 (The Cruise of the Snark sera publié une première fois en 1911).

Nous sommes à Hawaï, aux îles Marquises, à Tahiti, à Samoa, aux îles Salomon, et ce que nous contemplons est merveilleux de mystère, d’étrangeté, de drôlerie involontaire.

En 1916, année de sa mort, Jack London découvre avec enthousiasme le livre de Carl Gustav Jung, Psychologie de l’inconscient.

C’est bien cela qu’aura peut-être cherché toute sa vie l’important écrivain américain, pour qui la photographie fut aussi une tentative d’exploration permanente du fait humain : l’âme des peuples, ce qui lie les êtres, au-delà des préjugés racialistes dont il ne fut lui-même absolument pas exempt.

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Découvrir Jack London en Gallimard

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Jack London, The Paths Men Take, Photographs, journals and reportages, préface d’Alessia Tagliaventi, introduction de David Sapienza (textes en anglais), éditions Contrasto (Rome), 2016, 196 pages

Editions Contrasto

leslibraires.fr

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Antung Harbor, Manciuria, 1904. © Henry E. Huntington Library

(Image choisie pour la une de cet article : Jack London photographing the skeleton of the Snark. San Francisco bay, 1906 © Henry E. Huntington Library)

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