Les paysages photographiques de Patrick Tourneboeuf, une poétique du vide

Kimberley, Trace
Le Big Hole. Premiere mine de diamants a ciel ouvert. La ville fut construite en 1871 au bord du grand trou. Kimberley, Afrique du Sud, Septembre 2012. The Big Hole. First open air diamond mine. The town was built in 1871 on the edge of the hole. Kimberley, South Africa, September 2012. Social Landscape Project. Market Photo Workshop and Les Rencondres d’Arles. Patrick Tourneboeuf / Tendance Floue

La dimension fortement plasticienne des images de Patrick Tourneboeuf n’entre pas en contradiction avec leur valeur documentaire.

Bien au contraire, elles servent un projet où le vide et la banalité apparente sont abordés dans leur dimension ontologique.

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Prises à la chambre, ses photographies requièrent une forme de passivité participative, faisant de la contemplation un espace d’accueil et de sacralité.

Invité à se rendre dans la ville minière de Kimberley, en Afrique du Sud, dans le cadre de la mission photographique The Social Landscape Project, le photographe nous fait part de son expérience, dont rendent compte un double livre (aux Instantanés ordinaires et chez Xavier Barral) ainsi qu’une exposition actuellement en cours à Boston.

Avez-vous découvert pour la première fois l’Afrique du Sud à l’occasion de la mission photographique The Social Landscape Project initiée dans le cadre de la saison croisée France-Afrique du Sud 2012-2013 ?

Cette mission fut une belle invitation et une merveilleuse occasion de découvrir l’Afrique du Sud. À Tendance Floue, nous avions préalablement évoqué un projet très proche de celui réalisé dans le cadre de « The Social Landscape Project », du coup je m’étais inconsciemment préparé à un voyage sur ce territoire.

Qu’avez-vous compris de ce pays ?

Ma vision est partielle. Elle ne concerne qu’un espace réduit, planté sur le haut plateau du désert du Karoo. Il est impossible de résumer un pays à une ville. Cependant, certains traits soulignent l’esprit des lieux. Les rencontres peuvent révéler des aspects du quotidien, d’une culture. L’observation du territoire aide également à percevoir les stigmates. Malgré la fin de l’apartheid, j’ai pu observer une séparation des populations, des clivages géographiques et ethniques. Des petits détails persistent mais cela ne m’a pas semblé flagrant.

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Pourquoi avoir choisi de photographier la ville de Kimberley ?

Ce n’est pas un choix… On m’a proposé de m’immerger durant douze jours à Kimberley afin de poser un regard singulier sur cette jeune cité créée en 1871 et marquée par la découverte de diamants. Ce n’est en rien une ville fantôme, mais la baisse d’activité des mines dès les années 60 a provoqué un repli de la population locale au détriment d’une mixité. Malgré sa courte histoire, c’est une source d’intérêt pour un photographe, pour la notion du rapport au temps, à l’histoire de la société et de la place qu’occupe l’individu dans cet univers. Ce n’est pas spécifique à Kimberley, mais Kimberley a ses spécificités. Le sujet est là.

Le vide, palpable dans cette ancienne cité minière située à 1230 mètres d’altitude, a-t-il aimanté votre regard ?

Précisément… j’ai fait osmose au terrain de prédilection que j’affectionne particulièrement, le vide. Un mélange de paysage urbain, entrecoupé de points de vue graphiques et chaotiques afin de révéler le banal. Et la place de l’Homme… Je me suis laissé porter par les impressions que me laissait cette cité située au milieu du désert du Karoo. Ses empreintes, traces, cicatrices… Et ses références historiques, sociales et culturelles. Je n’ai pas cherché à étonner ou à m’étonner. Je souhaitais retranscrire une réalité en essayant de construire mes photographies le plus simplement possible. C’est une approche à mi-chemin entre le reportage documentaire, inscrit dans un temps donné, et l’œuvre, intemporelle. Il y a la volonté de raconter une histoire, reproduction exacte du paysage social in situ, tout en construisant chaque image de façon indépendante.

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Kimberley 13 Trace architecturale de l’epoque Victorienne. Centre Ville. Stockdale Street. Afrique du Sud. Septembre 2012. Social Landscape Project. Market Photo Workshop + Les Rencondres d’Arles. ©Patrick Tourneboeuf/Tendance Floue

Vous avez arpenté le désert du Grand Karoo, comme Alain Willaume, sélectionné aussi pour ce projet par François Hébel, alors directeur des Rencontres d’Arles, et John Fleetwood, directeur du Market Photo Workshop. Vous faites tous deux partie du collectif Tendance Floue. La découverte des images d’Alain Willaume, de nature esthétique très différente des vôtres, vous a-t-elle surpris ?

À l’inverse d’Alain Willaume, je suis resté sédentaire autour de Kimberley. Mon objectif était de n’imprégner des artères de la cité minière, de retranscrire une prise de possession en contact avec ce lieu. Ainsi la découverte des photographies d’Alain m’a réjoui par la nature différente du traitement et du propos. Sa poésie et la force dégagées par ses images sur un sujet aussi compliqué que celui du traitement du gaz de schiste sont fascinantes. Il a su tirer profit des paysages du désert pour suggérer un élément impalpable, immontrable… Tel un funambule, un magicien.

Comment avez-vous composé l’ordre de lecture de vos images ?

C’est une cuisine personnelle… L’ordre de lecture du cahier photographique Trace ou de la présentation d’exposition est le fruit de doutes, de questionnements narratifs, esthétiques, d’accompagnements d’une volonté de lecture à la fois classique qui s’inscrit dans des références à des auteurs biens connus, d’une approche du style documentaire, d’une écriture plastique. Donner du goût et de la saveur. Lors des prises de vue, j’ai fait abstraction de la notion de commande pour me libérer de toute pression. En abordant le sujet de manière pragmatique. Il fallait commencer par les évidences, les lieux officiels, les paysages incontournables, afin de trouver au plus vite une forme d’errance photographique, de contemplation. Me concentrer sur une zone géographique définie était une chance. Cela m’a permis de gratter « le vernis » pour essayer de mieux voir un semblant de réel.

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Quel souvenir gardez-vous de votre attitude corporelle lors de votre mission ? J’ai le sentiment d’une sorte de passivité active, d’une démarche d’accueil plus que de capture.

La patience fut de rigueur… À plusieurs reprises j’avais repéré une façade, un angle de rue qu’il fallait que je photographie à une heure précise, soit pour ne plus avoir de véhicules dans le cadre, soit pour avoir la lumière idéale. J’ai donc effectivement arpenté les trottoirs en flânant, sans trop de précipitation afin de bien choisir mon cadre et de poser ma chambre le plus sereinement possible. Il s’agît bien d’une posture presque passive, bien visible face au sujet que je photographie. Il n’y a jamais d’agression, ou de fait accompli mais effectivement un esprit d’échange, de partage, de justesse.

Avez-vous vu Kimberley à travers le double regard de Walker Evans et de Stephen Shore ?

Oui, imprégné comme un tatouage. J’avais l’impression de déambuler dans un décor qui me renvoyait aux images réalisées aux Etats-Unis par Walker Evans ou plus tard Stephen Shore. Le style architectural, les espaces similaires, où l’on pouvait se croire ailleurs et nulle part. On y retrouve plein de clichés et ce jusque dans l’histoire de la photographie. C’est aujourd’hui une culture très américaine. Je suis peut-être  complètement tombé dans les clichés !

Kimberley, Trace
Etudiant dans une rue principale du centre ville, Currey Street. Kimberley, Afrique du Sud. Septembre 2012. Student in one of the main streets, Currey Street. Kimberley, South Africa, September 2012. Social Landscape Project. Market Photo Workshop and Les Rencondres d’Arles. Patrick Tourneboeuf / Tendance Floue

Kimberley vous est-elle apparue comme une ville américaine, voire californienne ?

Américaine plus que californienne. Par ses grandes rues, les pick-up, cette ambiance de ville du désert à l’architecture contemporaine s’inspirant des États-Unis. Bien évidemment, l’usage de l’anglais que l’on peut retrouver sur les frontons des boutiques, sur les affiches, ou encore les passants utilisant les codes vestimentaires, les attitudes. L’urbanisme qui renvoie à des images des États-Unis. Indéniablement, il y a une référence saisissante des USA.

Les personnes que vous photographiez ne sont-elles pas des fantômes ?

Des fragments… les derniers témoins des petits métiers en voie de disparition. D’autant plus que le centre de Kimberley dispose de peu de logements. C’est plutôt un cœur économique et administratif qui rend compte d’une réalité de désertification dès 19 heures. La population active regagne soit les townships pour les plus pauvres, soit les malls récents que l’on trouve en périphérie pour se distraire avant de rejoindre son quartier huppé et sécurisé. Du coup, il ne reste plus beaucoup d’âmes en début de soirée. C’était mon heure de prédilection.

Avez-vous concrètement ressenti les traces de l’ancien apartheid dans cette ville ?

Concrètement, non ! Pas particulièrement. Il y a bien quelques rappels visuels, des signes palpables comme les panneaux d’alertes, des affiches qui mettent en garde, des caméras ou au pire des grilles anti-effractions sur des façades de magasins. Il existe une certaine tension mais rien de bien méchant. Kimberley est une petite ville de province, la tension n’est pas au niveau de Johannesburg ou Pretoria. Après plusieurs jours sur place, on rentre dans les interstices, et l’on découvre la matière du quotidien. Seule la problématique de l’obsession de la surveillance semble être le véritable héritage de l’après apartheid. Les traces de l’ancien passé colonial datant des Anglais restent bien visibles comme l’ancienne bibliothèque ou l’ancien club.

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Kimberley 19 De Beers Road, centre ville. Afrique du Sud. Septembre 2012. Social Landscape Project. Market Photo Workshop + Les Rencondres d’Arles. ©Patrick Tourneboeuf/Tendance Floue

Comment avez-vous choisi de travailler les matières colorées et les inscriptions d’écriture ?

Mon approche photographique est une pratique de constat, une façon de rendre compte naturellement, de manière intuitive. Le fait de travailler à la chambre, à plat, de front, permet de ne pas être dans l’effet du sensationnel. C’est un peu le degré zéro de la photographie. Ce qui est visible n’est pas forcément beau, mais dégage quelque chose qui a du sens. Cette façon d’observer accentue ce qui est architectural et narratif. J’affectionne particulièrement l’éloge de la lenteur qui découle de la pratique de la chambre. Pour moi, ce n’est pas du luxe, c’est un état d’esprit. J’ai beaucoup photographié à la tombée de la nuit, entre chien et loup. Il n’y avait plus de voiture, plus aucun signe, ou presque, du présent. Toutes codifications, toutes datations étaient éliminées. Seuls les informations du quotidien restent figées dans le paysage photographié, accentué par la gestion des lumières, donc des couleurs. Pour les images réalisées en pleine journée, sous un beau soleil à la vertical, le contrejour me convenait parfaitement.

Vos photographies sont faites à la chambre, vous étiez donc très visible lorsque vous travailliez. Comment avez-vous été perçu ?

C’est un paradoxe bien connu des photographes, plus on est visible, plus on devient invisible. Le fait de poser la chambre au beau milieu d’un trottoir, sur trépied, à rester immobile durant de longues minutes fait que très rapidement on devient un fragment du décor. En même temps, on officialise l’acte de notre présence, ce qui permet d’être perçu comme quelque chose de sérieux, à respecter. Dans ce sens, des personnes sont venues me demander de les photographier. Les photos faites, elles me remerciaient et s’en aller…

Quelle a pu être l’influence de votre séjour à Kimberley sur vos travaux ultérieurs ?

Je n’ai pas de réponse précise, c’est une belle étape dans mon parcours que j’essaie de porter le plus loin possible. C’est aussi un rêve qui s’est réalisé. Me concentrer durant douze jours sur un territoire précis et surtout inconnu, reprendre vingt-deux fois la même rue, y trouver de nouveaux angles, m’imprégner des heures durant de l’atmosphère, des odeurs, de la chaleur. J’ai adoré ce positionnement de contemplatif, proche de la volonté de retranscrire par écrit les sentiments. C’est une expérience singulière qui n’influence pas spécifiquement la suite de mon travail, au-delà de la relation avec les personnes photographiées.

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Comment votre travail a-t-il été considéré en Afrique du Sud, et aujourd’hui à Boston (Etats-Unis) où vous montrez votre série ?

Je n’ai pas de véritable retour sur la considération portée sur mon travail présenté en Afrique du Sud. Le contexte de l’exposition collective est sûrement pour beaucoup dans ce silence. Ce qui n’est pas le cas de l’accrochage en solo show montré au MIT Museum. Deux aspects s’affirment depuis l’inauguration de l’exposition au sein de la prestigieuse Université : la part du traitement du sujet comme ville minière, et le rendu narratif de mon approche d’auteur. Gary Van Zant, le conservateur du MIT Museum, s’est totalement investi dans l’interprétation de mon travail afin de rendre compte de l’histoire sociale et architecturale de Kimberley, en défendant une reconnaissance photographique. Autant dire que c’est avec un immense plaisir que j’ai découvert l’exposition The Diamond Trace au sein de l’institution. Un honneur même, surtout aux États-Unis, ne serait-ce que par le traitement et la relation que j’ai pu porter avec ce pays dans la mise en relation avec Kimberley, mais aussi pour la reconnaissance offerte face à une culture photographique américaine très forte… C’est un bel hommage à ces photographes qui m’ont accompagné et influencé lors de mon séjour à Kimberley.

Quelle est la nécessité de Kimberley aujourd’hui ? Qui attire-t-elle en dehors des touristes ?

Comme bon nombre de villes dans le monde, Kimberley subit une mutation. Elle doit s’adapter au changement d’activité. Le tourisme est un atout majeur pour cette ville qui dispose d’infrastructure comme un aéroport, d’hôtels, de musées mais aussi d’écoles, d’un hôpital. Sans compter les paysages du désert du Karoo ou le big Hole. Il existe quelques mines qui se maintiennent en activité avec l’espoir de trouver des diamants. Kimberley est une ville sociologiquement très inintéressante, qui est à l’image de notre société mondialiste avec ses qualités et ses défauts. Elle est passée de l’actif productif, plateforme internationale incontournable du diamant à ville secondaire plus ou moins musée… C’est un cliché de notre monde contemporain. La vision d’un monde.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Patrick Tourneboeuf, Kimberley, texte d’introduction François Hébel, interview par Jeanne Fouchet-Nahas, Les instantanés ordinaires, 2014

Patrick Tourneboeuf – Tendance floue

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Ouvrage collectif, Transition : Paysages d’une société, Philippe Chancel, Thibaut Cuisset, Raphaël Dallaporta, Harry Gruyaert, Pieter Hugo, Santu Mofokeng, Zanele Muholi, Cédric Nunn, Jo Ratcliffe, Thabiso Sekgala, Patrick Tourneboeuf, Alain Willaume, éditions Xavier Barral, 2013, 160 photographies couleur et noir et blanc

Editions Xavier Barral

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Exposition TRACE – Kimberley (South Africa) – MIT Museum – Wolk Gallery – Masschusetts Institute of Technology (Boston), jusqu’au 3 septembre 2017

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Les instantanés ordinaires

Exposition American Dream et Nationale Zéro, Autophoto, Fondation Cartier (Paris), jusqu’au 24 septembre 2017

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