La Méditerranée, espace photosensible, par Guillaume de Sardes, commissaire d’exposition

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Giasco Bertoli, Tennis Courts, Toulon, 2012

Guillaume de Sardes est écrivain (L’Eden la nuit), photographe (Retours à Beyrouth) et commissaire de l’édition actuelle du festival Photomed consacré à la photographie méditerranéenne, exposant dans différent lieux d’art de Marseille de nombreux auteurs, pour la plupart jeunes.

J’ai souhaité l’interroger pour L’Intervalle sur les principes d’orientation du vaste cycle d’expositions qu’il a imaginé, où sa sensibilité de romancier est particulièrement perceptible.

Qu’est- ce que le festival Photomed ? Depuis quand existe-t-il ? Qui sont ses partenaires ? Quelles sont ses ambitions ?

Le festival, consacré à la photographie méditerranéenne, est né dans le sud de la France à Sanary et Toulon il y a sept ans. Une édition miroir a ensuite été créée à Beyrouth, qui existe depuis quatre ans et dont je suis également le commissaire des expositions. Cette année nous avons la chance d’être accueillis dans les principaux lieux d’art de Marseille : la Villa Méditerranée, le MuCEM, le FRAC PACA et la Friche La Belle de Mai. J’essaye à travers ma programmation de défendre une ligne photographique (celle de la photographie d’auteur par opposition à la photographie plasticienne) et de faire connaître de jeunes artistes qui pour beaucoup sont exposés pour la première fois. Ce qui ne m’a jamais empêché de présenter des photographes déjà célèbres dont l’œuvre intéresse d’emblée le public et la presse. Des artistes comme Richard Dumas, Marc Riboud, Antoine D’Agata, Alain Fleischer, etc.

La spécificité des photographes méditerranéens serait-elle de l’ordre d’une approche hypersensible de la réalité – l’attachement aux corps, aux visages, aux possibilités de vivre ensemble, ou non – quand règne parfois ailleurs la prédominance du cadre et de la technique sur les hommes ?

Il y a bien une spécificité de la photographie méditerranéenne. C’est du moins l’idée que je défends. L’art ne fait que traduire ici l’opposition économique et culturelle entre pays du Nord et pays du Sud. Alors que les écoles germanique et américaine promeuvent une photographie clinique, de nombreux artistes méditerranéens privilégient une approche sensible. C’est ce que j’ai voulu montrer cette année à travers une série d’expositions consacrées à Tanger, Alger, Beyrouth, Eboli et Marseille. Même quand ils empruntent certains des codes stylistiques de l’école de Düsseldorf (rigueur de la composition, netteté et précision des images, frontalité, approche sérielle, etc.), ni Anne-Françoise Pélissier, ni Giasco Bertoli, ni Hicham Gardaf, ni Joe Kesrouani ne renoncent à une certaine poésie. Le regard qu’ils portent sur une ville ou un lieu reste éminemment libre et personnel.

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Joe Kesrouani, Beyrouth

Pourquoi avoir choisi les villes de Tanger, Marseille, Beyrouth, Alger comme points d’ancrage de l’espace méditerranéen ?

Parce que ces villes sont des ports, et à ce titre des lieux de passage, d’échange, de métissage. Depuis l’Antiquité, la Méditerranée est sillonnée en tous sens par des navires qui relient ses rives entre elles, créant un espace étonnamment homogène. Les grands ports méditerranéens font partie d’un même ensemble, bien plus ancien que les nations modernes puisqu’il remonte à l’Empire romain. L’atmosphère de Marseille ressemble ainsi davantage à celle de Tanger ou d’Alger qu’à celle d’autres villes françaises comme Brest ou Strasbourg.

Les expositions que vous concevez pour Photomed vont-elles circuler dans le bassin méditerranéen, voire ailleurs ?

J’ai décidé de quitter le festival après cette édition pour me consacrer à un nouveau projet. La suite ne dépend donc pas de moi. Philippe Serenon, co-fondateur de Photomed, qui s’est occupé de la programmation du festival à Sanary, souhaiterait développer le festival à Barcelone. J’espère qu’il parviendra à faire aboutir cette idée.

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copyright Guillaume de Sardes

Pourquoi avoir choisi de présenter des photographies du romancier et diariste Hervé Guibert ? Comment avez-vous opéré votre sélection d’images ?

Étant moi-même écrivain et photographe, je me suis toujours senti proche de Guibert. Comme lui, je travaille sur l’intime, et fais de ma vie la matière même de mes romans et de mes livres de photographie. Cela faisait donc longtemps que je souhaitais organiser une exposition de ses photographies. Le partenariat initié cette année avec le festival de littérature Oh les beaux jours ! en a donné l’occasion. Fabienne Pavia, qui le dirige, et moi-même avons réfléchi à un écrivain-photographe qui pourrait intégrer nos deux programmations. Guibert s’est imposé comme une évidence.

Vous montrez des vidéos de Bernard Faucon. Pourquoi ce choix ?

D’abord parce que j’admire le travail de Bernard Faucon et qu’il est trop peu montré en France. Ensuite parce que lui aussi est un écrivain, comme Guibert, dont il a été l’ami. Depuis des années, il écrit son autobiographie. Un récit qu’il lit lui-même et monte sur des images de routes qu’il a parcourues dans le monde entier. C’est un travail en cours. La vidéo fait déjà plus de dix heures ! Ce sont des extraits de celle-ci qui sont montrés au MuCEM.

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Hicham Gardaf, Tanger

Comme vous l’avez rappelé, vous êtes vous-même romancier et photographe. Quelles images de votre travail montreriez-vous concernant la ville et l’espace méditerranéen, si cela vous était possible ?

Je viens de publier un livre intitulé Retours à Beyrouth, chez Kaph Books. Ce sont des images que j’ai faites au cours de mes sept premiers voyages au Liban. La logique et l’équilibre d’un livre ne sont pas ceux d’une exposition. Toutes les images de Retours à Beyrouth ne mériteraient pas d’être exposées, mais la moitié peut-être pourrait l’être.

Votre travail de commissariat n’est-il pas une façon d’approfondir votre regard personnel ?

Bien sûr. Comme romancier, je pense qu’on écrit toujours à travers les mots des autres. Je ne peux pas imaginer qu’un écrivain ne soit pas avant tout un lecteur. Tous les grands le furent : Proust, Borges, Genet, etc. Il n’existe aucun contre-exemple. De la même manière, regarder l’œuvre des autres m’inspire. L’originalité absolue est une illusion, tout a déjà été photographié. C’est pourquoi on ne peut espérer faire quelque chose d’un peu neuf et personnel qu’en ayant une connaissance étendue des photographes classiques et contemporains. On ne peut se distinguer qu’à partir de ce qui existe. Il faut donc connaître le travail des autres.

Mon propre travail doit par exemple quelque chose à celui d’Antoine D’Agata, que j’ai exposé à Beyrouth en 2016 et cette année au FRAC PACA. Il ne s’agit bien sûr pas d’imiter son style. Mais à travers sa démarche il pose des questions qui m’intéressent, notamment celle du rapport impur entre l’intime et le documentaire. Regarder, éditer et écrire sur l’œuvre de D’Agata est une façon détournée de réfléchir à ma propre pratique. Peu de photographes ont une compréhension aussi poussée de leur médium, un goût aussi sûr que lui. Si D’Agata est un si grand artiste, c’est parce que sa connaissance de la photographie est vaste. C’est un aspect de sa personnalité qu’on n’évoque jamais, sans doute parce que la plupart des critiques sont dans un rapport romantique à sa personnalité. D’Agata, artiste maudit, rimbaldien, etc.

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Anne-Françoise Pélissier, Beyrouth ou le silence des dieux

Quels sont aujourd’hui vos axes de recherches artistiques ?

Je réfléchis de plus en plus au rapport entre photographie et écriture. Je suis en train de terminer un livre, Fragments d’une histoire d’amour, qui mêle texte et image, un peu dans la ligne des photos légendées qu’a faites Allen Ginsberg dans les années 50.

On m’a aussi commandé un essai sur le cinéma, que je viens de commencer.

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copyright Guillaume de Sardes

Propos recueillis par Fabien Ribery

Festival Photomed, à Marseille, Toulon, Bandor et Sanary – à Marseille du 17 mai au 13 août 2017

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Vernissage de l’exposition La Ville autrement le 5 juillet 2017 à 18h à La Friche La Belle de Mai – œuvres de Giasco Bertoli, Hicham Gardaf, Joe Kesrouani, Anne-Françoise Pelissier (commissariat Guillaume de Sardes)

Friche La Belle de Mai

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Guillaume de Sardes, L’Eden la nuit, Gallimard, collection L’Infini, 2017, 80 pages

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Guillaume de Sardes, Retour à Beyrouth, textes de Simone Klein et Rayya Badran, Kaph Books (édition libanaise), 2016  [un autre entretien avec Guillaume de Sardes à propos de ce travail somptueux est à venir dans L’Intervalle]

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Guillaume de Sardes est aussi le rédacteur en chef de La Revue, revue de la MEP (Maison Européenne de la Photographie), numéro 1, printemps 2017

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