Le chant du sabre et la gueule du dragon, par Bruno Carbonnet, conteur

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© bruno carbonnet

Les éditions Hippocampe (Lyon) sont une véritable mine d’or, publiant très élégamment des livres de grande qualité.

Dernière découverte en date, après Miscellanées casanoviennes de Jean-Claude Hauc (chroniqué ici-même), Cloaque de Bruno Carbonnet, livre consacré à l’affaire du naufrage du ferry Sewol le 16 avril 2014 au large de l’île de Jindo, qui fut un véritable traumatisme pour la Corée du Sud, mettant un terme à l’illusion d’un pays sans faille, glorieux, ayant bâti son storytelling sur l’image d’une réussite économique exemplaire.

Livre passionnant, parce que construit selon un principe de montage, c’est-à-dire bâti de l’intérieur du monde flottant engendré par une poétique de rencontres entre documents et intuitions, Cloaque est avant tout un conte, comme une façon de larguer les amarres en pariant sur le renouvellement des formes et de l’approche de la réalité historique.

Le naufrage du Sewol n’est pas qu’une mésaventure coréenne, mais touche à l’essence même du faux comme principe d’organisation des sociétés de l’ère du capitalisme industriel.

Comment est né le projet de votre livre, Cloaque ? A-t-il été déclenché par la lecture du livre du journaliste Bernard Hasquenoph, Ahae. Mécène gangster, publié chez Max Milo en 2015 ?

Cloaque est progressivement apparu dans la suite d’un voyage en Corée du Sud sur l’île de Jindo, en été 2014. Une errance dans une temporalité volontairement décalée. Une recherche de dissonances par rapport aux actualités lissées du naufrage du ferry Sewol. Laisser opérer une imprégnation, une écriture. Puis la rencontre de confiance avec mon éditeur fut décisive.

Le déclencheur, c’est une suite de situations improbables vers la jetée de Jindo Harbour. Le livre enquête de Bernard Hasquenoph m’a grandement informé, un relatif silence gêné autour de ce livre en France est à entendre avec attention. Son livre a renforcé ma liberté d’auteur vis-à-vis des faits. Le naufrage du ferry Sewol déborde du registre de la catastrophe. Des détresses maritimes, c’est presque tous les jours en mer Méditerranée en ce moment. Le Sewol, c’est un aimant catalyseur de tourbillons.

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© bruno carbonnet

Que s’est-il passé exactement le 16 avril 2014 à 15 miles au sud-ouest de l’île de Jindo, en Corée du Sud ?

Personne ne le sait exactement ! L’enquête officielle n’est pas close, donc  des hypothèses, des projections, des probabilités ! Sauf pour les services de renseignements coréens, chinois, russes ou américains. Un ferry de ligne régulière surchargé prend de la gîte, se couche par temps calme et sombre “tranquillement”. Tout est filmé de l’extérieur par les chaînes d’informations, et dans le même temps les portables des futurs naufragés enregistrent. Au-delà du drame de cette catastrophe maritime avec 304 morts, c’est une déconfiture d’images ! Le naufrage mondial de l’image d’un État, celui d’un peuple intrinsèquement lié au maritime. Fin du spot illusoire sur le miracle coréen. Et un point aveugle, la persistance d’une vision flottante ; celle d’adolescents trop obéissants noyés dans une coque.

Quelles ont été les répercussions de ce naufrage dans la société coréenne ?

La destitution de la présidente Park Geun-hye est l’une des répercussions. Dans un entretien paru dans le journal Libération du 8 mai 2017, l’écrivain Kim Young-ha évoque les faux-semblants de la Corée, ainsi qu’une phrase censurée lors d’une autre interview par l’éditeur du New York Times… Kim Young-ha déclare que « cette catastrophe va bouleverser la Corée et qu’elle ne sera plus jamais la même. Que le chef de l’État n’existe pas en Corée. Que ce scandale du Sewol a montré les faiblesses d’un État qui est à reconstruire. »

Vaste tâche ! Là il est temps que le système hyper-compétitif d’éducation vers les adolescents de la Corée change de cap !

Cloaque est votre premier texte d’écrivain. Pourquoi avoir choisi une forme fragmentaire ? Comment avez-vous pensé le montage textes/images ?

Des fragments pour des sensations d’espaces, des chimères et des paysages. Images et lectures… J’ai une inclinaison pour le travail d’Aby Warburg et surtout sa rencontre-dialogue avec la pratique du psychiatre Ludwig Binswanger à la clinique Bellevue. Je ne considère plus Warburg comme un historien, ni Binswanger comme un psychiatre. Ce duo au travail est comme une préfiguration d’une nouvelle attitude artistique dans l’après Première Guerre mondiale. Comment entendre ce qui sonne entre les images ? Comment s’amuser sérieusement avec des images ?

Vous dénoncez la collusion entre le banditisme et le monde de l’art. Comment percevez-vous le champ de l’art contemporain ?

Le champ l’art contemporain n’est pas uniforme. Quelles discordances entre les espoirs d’un étudiant en 1ère année en école d’art et la réalité d’une foire d’art contemporain ! La  description d’une foire d’art contemporain par Tom Wolfe dans Bloody Miami est assez documentée, pathétiquement drôle, et toujours d’actualité. Mais qui a envie de finir dans une “foire” ? Le champ de l’art contemporain, je le connaissais de l’intérieur, j’en suis issu, je m’en éloigne. De nombreuses manifestations de l’art contemporain me donnent la sensation d’être au chevet d’un vieillard lifté qui réclame de plus en plus de soins palliatifs, à des coûts exorbitants. Une sorte de transi gangréné à l’enrichissement. Il est grand temps que le squelette académique de l’art contemporain s’enterre de lui-même. Vite ; de nouveaux modes de productions pour un art présent.

Qui était vraiment Yoo Byung-eun alias Ahae, donateur du Château de Versailles ? Son activité de photographe exposé internationalement n’était-elle qu’un masque ?

Yoo Byung-eun ; un prêtre évangéliste, l’inventeur d’une machine à irriguer le colon, un mécène, un fondateur de secte, un photographe avec un béret “so french tendance revival Foujita”, un homme accusé de détournement de fonds, un amateur de costumes couleur crème tissu naturel, un type avec un gros zoom d’évasions fiscales, le futur promoteur du village artistique de Courbefy, un artiste invisible, le propriétaire de la compagnie maritime du Sewol, un corps en décomposition dans la nature… Il est mort au bon moment ! Le masque “arty partie”, une carte “joker” à accroître les réseaux d’influences.

Pourquoi avoir choisi le mot « conte » pour désigner en sous-titre Cloaque ? Parce que Yoo Byung-eun est un ogre ?

C’est le sans-visage du néolibéralisme qui est un ogre insatiable ! Un conte pour des enfants morts et d’autres qui grandissent. Un conte afin d’oser prendre le risque de quitter un navire qui sombre…

Connaissiez-vous personnellement la Corée avant votre projet de livre ?

Non, je n’avais qu’un rapport cinématographique à la Corée. La violence des films de Kim Ki-duk et ceux de son prédécesseur, Kim Ki-young, particulièrement ses  films Hanyo  et  Iodo. Un premier contact de fascination pour l’écriture coréenne, Le chant du sabre de Kim Hoon.

En quoi la poésie informe-t-elle votre écriture ?

La poésie forme mon écriture. Olivier Cadiot m’a dévoilé le direct de la poésie américaine et moi j’ai eu la joie de lui faire découvrir Hubert Selby, Jr. Il fut un peu estomaqué par La Geôle de Selby. Nous étions proches en 1989. Depuis, des mots nous séparent. Puis je fus estomaqué par les lectures improvisées de Pierre Guyotat.

Avez-vous eu l’occasion de lire ou performer votre texte en public ?

Oui, quelques premiers essais, avec la présence de sons captés lors de mon voyage en Corée. Le texte est toujours réinterprété. Finies les lectures-leçons derrière une table. Des dates sont en préparations, dont une vers octobre à Lyon.

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© bruno carbonnet

La catastrophe du naufrage du ferry Sewol a-t-elle trouvé sa place dans une histoire spirituelle des catastrophes en Corée du Sud ? Comment le religieux a-t-il considéré cet événement dramatique ?

Je ne sais, cette catastrophe est encore humide. Ce qui est clair, c’est que la présidente Park Geun-hye avait choisi une robe blanche afin d’être raccord avec le pape François, lors de sa venue en Corée. Et “Monsieur tout blanc” avait arboré sur sa soutane la boucle jaune, insigne du soutien à la cause du Sewol. Le nombre de 100.000 baptisés par an en Corée a-t-il augmenté depuis ? Ce qui est stupéfiant, c’est que la liaison maritime entre Incheon / Île de Jeju, ancienne ligne régulière du Sewol, n’existe plus depuis son naufrage…

Avez-vous assisté au renflouement du navire le 22 mars 2017 ? Qu’avez-vous vu ou compris alors ?

J’ai suivi de nuit les images et les sons dans les informations coréennes du renflouement, une espèce inconnue de poisson mort ressortait avec lenteur de l’eau salée ! Il ne fallait pas que le ferry reste au fond ! Il faut filtrer des tonnes de vase à la recherche du moindre fragment humain ! Il faut que des limousines corbillards rutilantes viennent chercher des ossements ! Il faut que les forces du progrès reprennent le dessus ! Il faut que le programme touristique sur Jindo recommence ! Il faut restaurer une image nationale positive, quel que soit le prix de cette “hystérie” de la compassion !

Je vais me rendre cet été à Mokpo. Mokpo, ce n’est pas n’importe où dans l’histoire de la Corée, c’est un lieu immortalisé par une chanson populaire célèbre évoquant la période de la colonisation japonaise de 1910 à 1945 : Tears of Mokpo. Mokpo pour un Séoulite, c’est avec une certaine morgue un endroit avec du vent salé, de la nostalgie et des chansons de marins. Des îles avec les meilleurs poulpes à déguster vivants. Une ville portuaire du Jeolla-Do, région de la mise à l’écart de lettrés opposés à la dictature. Avec maintenant sur un quai, la carcasse démembrée du ferry ayant battu initialement pavillon japonais, le ferry Naminoue alias le ferry Sewol. Magistral tourbillon !

Les images choisies pour accompagner votre texte sont volontairement assez pauvres, difficiles à interpréter, presque sans qualité. Pourquoi ce choix d’une relative opacité ?

Un livre n’est pas un catalogue avec papier glacé. Oui, un choix papier mat, absorption aléatoire de l’encre noire, et des légendes doubles qui entretiennent la durée de ces images. Des semblances d’empreintes avec un certain trouble aquatique.

Une édition coréenne de Cloaque est-elle envisageable ?

Une édition dans la langue issue du fond du cloaque de la gueule d’un dragon ! Un rêve réel !

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Bruno Carbonnet, Cloaque, Hippocampe Editions, 2017, 88 pages

Hippocampe Editions

Mais L’Hippocampe, c’est aussi une revue semestrielle de grande tenue (contenu des articles, choix iconographique, mise en page).

Se revendiquant de la pensée du montage telle qu’élaborée par Walter Benjamin, Aby Warburg, Georges Bataille, L’Hippocampe, qui consacre pour son numéro d’été (2017) un double dossier à Emmanuel Hocquard et au pronom « Nous », invente un territoire hybride, entre littérature, arts visuels, et essais divers.

Le travail est énorme, qui offre au romancier et géographe Emmanuel Ruben [entretien sur l’ensemble de son œuvre à paraître bientôt dans L’Intervalle] près d’une vingtaine de pages où l’auteur de Halte à Yalta se livre à un très bel éloge des frontières comme cœur battant de l’Europe (les Balkans en tant que centre inaperçu) : « En Europe, le peuple à venir est aux frontières. Je crois que le peuple européen, s’il existe, ce sont ceux qui manient plusieurs langues, ceux qui vivent sur la frontière, à cheval entre plusieurs territoires, les travailleurs transfrontaliers, les émigrants, les réfugiés, les clandestins, les minorités sécessionnistes, irrédentistes ou en voie de disparition ; tous ceux qui sont les premières victimes des guerres civiles européennes, yougoslaves, ukrainiennes ; autrefois les Juifs du Yiddishland, les Marranes, les Tziganes ou les Houtsoules, aujourd’hui les Roms de toute l’Europe, les Tatars de Crimée, les Ruthènes, les Aroumains, les Syriens et les Afghans, les immigrés anciens et récents (ceux qu’on pourrait appeler la 29e nation européennee) – enfin tous les captifs des frontières. »

Conviction : réinventer l’archipel Europe par le pouvoir de la littérature, « comme Kerouac et ses amis de la Beat Generation s’étaient attelés à la tâche de redécouvrir et de réécrire l’Amérique à la fin des années 1950. »

L’Europe, est ainsi mosaïque, rencontre de noms (au hasard de la revue) : Paul Celan (poète), Ingeborg Bachmann (poétesse), Ruth Beckermann (cinéaste), Alice Leroy (enseignante-chercheuse), W.G. Sebald (écrivain), Grünewald (peintre), Dante (poète), François-René Martin (historien de l’art), Jean-Christophe Bailly (écrivain), Amira Casar (actrice), Anthony Dufraisse (journaliste), Lenny Rébéré (dessinateur), Isabelle Gounod (galeriste), Bernardo Atxaga (nouvelliste), Paul Verlaine (poète), Alexandre Mare (critique), Mélanie Delattre-Vogt (plasticienne), David Lespiau (poète), Jean-Marc de Samie (photographe), Olivier Cadiot (écrivain), Bernard Noël (poète), Catherine Coquio (professeur), David Christoffel (compositeur), Brice Matthieussent (traducteur).

To be continued, et longtemps.

h14couv

Revue L’Hippocampe, été 2017, numéro 14, 160 pages

 

Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Un petit bonjour au passage à Bruno Carbonnet !
    Christine Lapostolle

    J'aime

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