Lucie Taïeb, écrire le désir, et la distance

loup
copyright Sidonie Mangin

depuis Distance, de la poétesse Lucie Taïeb, peut être abordé à partir de ses cinq titres de chapitres, ou parties d’un même recueil, ou amorces de pellicule verbale, qui sont des déclencheurs d’imaginaire, et déjà tout un programme : « le comptable prend le pot de fleurs en photo », « passer l’été », « nous sommes descendus, sommes nés, », « je titubais vers la rame », « ou marcher jusqu’à l’épuisement »

Si « chaque matin nous disons les mêmes mots », nos sous-conversations sont loin d’être identiques : tel voit un ourson, qui pourrait être un oursin, l’un chute, l’autre est immobile, les plans de réalité se croisent, produisent des bifurcations inédites, et l’on ne sait plus qui est qui, parce que l’identité est une chimère.

Jeu des voix et de pronoms, éclats de sens, mondes de couleurs, de matières et de spasmes.

Il faut se laisser flotter entre les mots, qui sont des navires, ou des vagues d’intensités diverses.

On fabrique des points, se caresse, chagrin, fragments d’un discours amoureux.

Lancer de mots comme on lance un galet, coupant cut.

« ne pas savoir ce que nous ferons / après avoir râpé les carottes »

L’enfant rappelle l’enfance, on est heureux, mais la mort a des filets.

Mais l’amant tant désiré a des solitudes, et des impuissances, le jeu est plus sérieux que tu ne crois. Sang contre sang.

pierre
copyright Sidonie Mangin

« il a posé sa main sur ma tête, dans son sommeil, c’était le signe irréfutable d’un attachement, de mémoire, je ne me souviens pas »

La confusion des langues n’est pas celle des phrases. La montagne des désirs accouche parfois d’une souris mutante, toute petite, décevante, ou pas.

« j’ai dit que j’aimais les hommes car ils ne sont pas faits pour le langage, existons ensemble sous la nuit tombée, le matin nous trouvera trempés, sans force, ne te fie pas, je cherche la même chose que toi, je manie le harpon, l’arc, la hache »

Prose poétique, vers libres, multivers disent le désir obstiné, en cinq actes, cinq pierres tombées dans le ventre entre les élans : « depuis distance où je t’écris, une fois encore : je ne reviendrai pas : j’aime mieux poursuivre à distance, aussi longtemps qu’il n’est pas encore nécessaire de partir. »

Il n’y a qu’un seul amour, délicieux, oppressant, entre les êtres, et passant de corps en corps.

Il faut beaucoup de force, des capacités de boxeur, pour refuser ce lien de prison.

Que restera-t-il, qui restera pleinement vivant, quand tout aura brûlé (livre publié par Les Inaperçus en 2013) ?

Ne jouer qu’à se brûler, n’est-ce pas ?

Un enfant disparaît, puis revient, mort, puis une mère, puis un père, puis un amant, à ne plus savoir qui part le premier, qui perd qui.

membre
copyright Sidonie Mangin

Alternance des voix entre les gravures de Sidonie Mangin, cascades de strophes qui sont des paroles à jeter en pâture aux oreilles du lecteur, du public, de l’enfant, de la mère, du père, de l’amant.

« te poursuivre si longtemps, dans les paysages changeants / espérer finalement te perdre / pour cesser enfin de courir / mais tu gardes le rythme parfait / comme si tu savais exactement, à la mesure de mon épuisement, / quand accélérer, quand ralentir, / pour rester toujours à portée de regard. »

Trois comme l’image du bonheur ? Un triumvirat ? Les clous du crucifié ?

Il faudrait ne rien vouloir, simplement consentir.

 « ce désir qui me tient / cette force qui n’est ni toi ni moi / mais se nourrit de la distance / que tu maintiens / entre nous deux »

Depuis-distance

Lucie Taïeb, depuis Distance, éditions  LansKine, collection Poéfilm, 2016, 56 pages

Editions LansKine

003412144

Lucie Taïeb, tout aura brûlé, gravures de Sidonie Mangin, éditions Les Inaperçus, 2013, 62 pages 

Editions Les Inaperçus

 

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