Des cerisiers pareils à des archanges, Pierre Bergounioux écrivain entomologiste

Il y a quelque chose des pattes de la lucane dans les doigts fins, secs et courbés de l’écrivain entomologiste Pierre Bergounioux taquinant sur sa table de travail l’insecte capturé.

Ainsi apparaît, dans un film que lui a consacré Geoffrey Lachassagne (La Capture, 2017), verbe précis, regard de malice enfantine et d’inquiétude pascalienne, l’auteur du Grand Sylvain, texte paru une première fois en 1993, et réédité à l’occasion de l’édition d’un beau coffret livre-DVD imaginé par les éditions Verdier, chez qui Pierre Bergounioux a publié treize livres, dont les trois tomes de son journal intitulé Carnet de notes – trois mille six cents pages de 1980 à 2015.

Le Grand Sylvain commence par une réflexion benjaminienne, qui dessine une poétique : « Peut-être que le meilleur des soins dont on est continuellement occupé, les travaux et les fatigues de l’âge de raison, ne vont qu’à satisfaire les requêtes impossibles qu’on forma aux premiers jours. Si l’on voyait vraiment, qu’on puisse percevoir les mobiles effectifs de notre action, on n’aurait pas seulement sous les yeux le prosaïque spectacle d’un type en train de suer sang et eau à faire chose ou autre. On discernerait, à trois pas de lui, l’ombre exiguë, le contour du gamin de cinq ans ou huit ou quatorze dont il exécute aveuglément l’injonction. »

L’enfance, ses étonnements, son pouvoir de vision, ses éblouissements, sa foi immédiate dans ce qui apparaît comme autonome, total, est ainsi au cœur du projet d’écriture de qui est né à Brive le 25 mai 1949, a grandi en Corrèze, puis enseigné pendant vingt-neuf ans en collège, avant de rejoindre l’équipe de professeurs-intervenants de l’école des Beaux-Arts de Paris, en vouant sa vie, sans naïveté (Marx et Bourdieu comme boussoles) à la connaissance et l’écriture, deux façons de toucher ces points extrêmes de réalité faisant tenir tout l’édifice des jours.

Collectionneur de mots et de cétoines, Pierre Bergounioux inventorie le monde parallèle des insectes comme on contemple une Aromie musquée d’un air égaré, muni du savoir de l’héraldique médiévale : « Les Cétonidés aiment le plein midi. On peut toujours rêver d’une chasse bleue, frileuse, dans la rosée du matin ou sereine, bistre, sous le crépuscule. Mais alors on n’aurait pas lieu de se fatiguer. La cétoine porterait la livrée blafarde, duveteuse, des noctuelles. La main qui l’a polie, niellée, assemblée, ne l’a pas conçue pour le calme demi-jour. Sa livrée d’émeraude, ses reflets d’or, ses feux appellent la gloire de l’heure méridienne, les fastes de juillet. »

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On peut attendre plusieurs heures, plusieurs jours, plusieurs mois, plusieurs années, la venue de la merveille qu’un enfant de cinq ans découvre en un instant, parce que le non-savoir fondamental est souvent une puissance de chance.

La capture de l’insecte est un combat, qui élit, qui isole, et transforme le lutteur en un nouveau Grégor Samsa, arroseur arrosé, bientôt écrasé par le poids de qui ne perçoit pas le miracle d’être là, avec et face au même, l’étrangeté radicale, ou s’agace de la persistance d’une altérité dissonante : « Je sais aussi, pour l’avoir expérimenté sur les mouches, justement, qu’une modification de leur forme met un terme définitif à l’agitation, au bruit qu’elles font. On en a plus qu’assez de les voir sur la confiture ou le bord du pot à lait. On les chasse. Elles n’arrêtent pas de revenir jusqu’à ce qu’on réussisse à les écraser. C’est ça, la mort, l’irisation d’une aile rompue sur une effusion de pulpe blanche, l’immobilité, le silence. »

Savez-vous que le Grand Sylvain, devant qui vous abandonnez peut-être toute résistance, est en quête de ces immondices que vous refusez à vos propres enfants alors qu’elles les enchantent ?

Qui peut affirmer avec certitude que toutes ces créatures alignées dans le tableau de chasse du passionné ne lui seront pas comptées au jour du Jugement dernier ?

Le dernier tome en date du journal de l’écrivain (Carnet de notes, 2011-2015), mis sous tension par l’angoisse d’un accident cardio-vasculaire sérieux, bruit ainsi de cette inquiétude récurrente.

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A propos d’un documentaire en préparation (ce sera La Capture), Pierre Bergounioux écrit superbement, le vendredi 10 juin 2011 : « Fraîcheur et nuage. Geoffrey L. m’a demandé de lui communiquer ce que je tiens, après coup, pour des expériences cardinales. Une fois posée la détermination économique en dernière instance, qui explique à peu près tout, comme toujours, les intuitions majeures se déduisaient de la confrontation du petit territoire où tout a commencé, le bassin circulaire, ocre, bien clos, de Brive et ses quatre horizons forcément contrastés, le Midi rayonnant, l’Est montueux, ténébreux, la molle Aquitaine et le Nord, pareil à un mur (la côte de la Pigeonnie, à la sortie du pont Cardinal), où se trouvait, à ce qu’on disait, Paris, qui invalidait, à cent vingt lieues de distance, l’idée qu’on se faisait, par la force des choses, du réel, du vrai, de l’importance. Je reprends, à grands traits, les données que j’avais inventoriées, voilà près de vingt ans, dans L’Empreinte et dans Points cardinaux. Me demande si l’image peut restituer les sensations, les réflexions, les aspirations et les contrariétés, les hypothèses, les chimères et les rêves qui naissaient, spontanément, de la diversité des lieux. »

En attendant que l’image ne vienne épingler le scarabée de Corrèze, parmi ses masques africains et les bois jouxtant sa maison, il faut réparer le compteur qui saute, lancer une lessive, aller à Paris, désherber, accueillir la mort des compagnons (Jean-Claude Pinson), passer par solidarité à l’épicerie de Tarnac, participer à des colloques et jurys d’examens, râler, lire sans cesse, vaincre des phobies (la station Saint-Michel), découper du métal, accompagner Mam, la vieille maman, dans sa fin de vie, en parant les attaques du désespoir et du cœur qui se serre.

Le désarroi est profond, existentiel, ontologique, et il n’a fallu jusqu’alors pas moins de soixante-dix-sept livres (chez Gallimard, Galilée, Flohic, L’Olivier, Fayard, Fata Morgana, Verdier) pour tenter d’y voir clair.

Omniprésente, Cathy, l’épouse aimante, est là, qui veille, soigne, lit, prépare d’excellents repas, fait tenir le corps qui tient l’écriture.

Passe un papillon rare, comme une trace d’immémorial.

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« Une trouvaille étymologique : estimer vient de aes, le bronze dans lequel étaient frappées les premières monnaies. »

La précision du regard de l’écrivain, dans l’observation des règnes inférieurs, est bien évidemment aussi de plume, pour qui construit ses textes avec un soin remarquable apporté à chaque mot, chaque phrase, non pour les enfermer seulement dans un beau style (sujet de cours, puis de livre), mais pour que naisse un monde capable d’approcher, ne serait-ce qu’un peu, la splendeur affolante de ce qui surgit là, devant nous, à l’occasion d’une chasse, d’une promenade de hasard, ou d’une chute.

« Tout est largesse, faveur, privilège, marcher, user de ses deux mains, parler, conduire, aller… »

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Coffret La Capture, en compagnie de Pierre Bergounioux, comprenant de Pierre Bergounioux, Le Grand Sylvain, un film documentaire (DVD) de Geoffrey Lachassagne, La Capture, et un entretien avec Marie Richeux, L’enfance, les fondations, éditions Verdier, 2017

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Pierre Bergounioux, Carnet de notes, 2011-2015, éditions Verdier, 2016, 1220 pages

index

Pierre Bergounioux, revue Europe, numéro 1057, mai 2017

leslibraires.fr

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