Sadie von Paris, le poème d’une gangsta photographe, par Véronique Bergen

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La photographe Sadie von Paris et l’écrivain Véronique Bergen partagent un même désir d’intensité, de recherche pulsionnelle de la vérité en ses divers états de corps, et de rage antisociale.

« Livre-uppercut » conçu à deux, telle une nef capable de traverser le mur de laideur d’une époque réactive, Gang Blues Ecchymoses (Al Dante, 2017) est un concentré d’énergie brute, où les poèmes de l’une consonnent avec les tatouages photographiques de l’autre.

Franchise, expérience, liberté guident la démarche des deux artistes, complémentaires en leur volonté d’initier, dans le franchissement des limites, une puissance de réveil pour tous.

Entretien avec Véronique Bergen et Sadie von Paris.

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 Véronique Bergen, de quand date votre rencontre avec l’œuvre et la personne de Sadie von Paris ? Comment présenter cette artiste ? Comment vous présenteriez-vous, Sadie von Paris ? Quel est votre parcours artistique ? Vous voyez-vous comme des jumelles ?

Véronique Bergen : J’ai rencontré Sadie, sa personne, son univers, ses créations photographiques, ses textes aussi, il y a quelques années, en 2013. Elle avait lu certains de mes livres. Ses mondes plastique, graphique, existentiel, pulsionnel m’ont sauté à la gorge. Ce que j’y ai découvert ? Une fièvre des sens. Une radicalité jusqu’au-boutiste. Un questionnement existentiel traduit en créations, qui bouscule les normes, le ballet des masques. Une exploration de la nuit des êtres. Pas une esthétisation des lignes de crise. Pas une création à la subversion programmée, léchée, jouée comme en en trouve tant actuellement. Un brasier d’étoiles né d’un sentiment d’urgence. L’énergie de la révolte, du désir désentravé. Que faire de sa vie, de ses morts et renaissances dans un monde régi par le contrôle, la surveillance, l’amenuisement des possibles ? Comment l’intensifier ? Comment cracher un « Non » à tout ce qui enferme et le transmuer en « Oui » aux expériences qui illuminent les sens, le corps, l’esprit ?

Une certaine gémellité nous relie, transchronique, par-delà et en raison de la différence d’âge. Comme si, peut-être, en Sadie, je voyais un peu de celle que j’étais quand j’avais son âge, un peu de ce que je suis encore, dans une perception du temps qui n’est pas chronologique. Une proximité dans les affects nous relie. La puissance de son imaginaire, l’effet physique de ses photographies jungle urbaine m’ont sidérée.

Sadie von Paris : Je me propose autodidacte, adepte de la route, yeux grand-ouverts, particule de la nuit. Un parcours-non parcours qui surgit en commençant par être modèle photo et qui se transforme lentement comme adepte de la pratique photographique ;  ne plus savoir faire autrement que de me servir de l’appareil.

La photo, c’est comme une seconde parole.

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Véronique s’est trouvée sur mon chemin, rencontre solaire. Jumelles ou sœurs me gêne un peu, je dirais plutôt mentor. Elle m’épaule et m’ouvre de nouveaux horizons, elle me catapulte possibilités amplifiées. Une boule de feu qui active mes écoutilles, une personne qui me résonne, une énergie proche. Ça m’apporte beaucoup.

Avez-vous bâti votre livre Gang Blues Ecchymoses à deux ? Quels ont été les choix de chacune ?

Sadie von Paris : L’idée a germé cash. Je connaissais ses mots, elle a découvert mes clichés ; ça concordait parfaitement. Les images existaient déjà. Véronique est venue coupler ses paroles-poèmes sur un choix fait à deux. Nous avions les mêmes photographies en ligne de mire, tout a été très spontané.

Véronique Bergen : Oui, le livre a été conçu, élaboré à deux initialement, à trois par la suite, avec Laurent Cauwet, l’éditeur. Comme le dit Sadie, ça a été une germination spontanée, sauvage, ricochets et salves de résonances entre clichés et poèmes. Les séries de Sadie ont été soumises à explosion. Là où son travail photographique fonctionne par séries dotées d’une logique narrative, d’un climax, Laurent Cauwet a opté pour la désintégration des séries. Chacun de mes textes se rapportait initialement à une série indiquée par le titre que Sadie lui a donné. En raison de la dispersion des séries, un bougé porteur d’une autre dynamique, d’une puissance de chaos a été introduit. Une autre teneur se dégage des appariements de photographies émancipées de leur série initiale. Des effets d’échos, des Larsen visuels, des rappels de cordes s’établissent.

Comment avez-vous travaillé justement avec votre éditeur, Laurent Cauwet, fondateur de la maison d’édition Al Dante ?

Sadie von Paris : Laurent a été fabuleux pour ce projet, je pense qu’il faisait confiance en ce binôme Sadie-Bergen (qu’il a déjà publiée plusieurs fois) et nous a laissé une liberté d’expression incroyable pour le contenu.

En ce qui me concerne, avant de me lancer dans le projet support livre, Laurent m’avait ouvert une porte en me permettant d’exposer dans son lieu associatif/alternatif “Manifesten” à Marseille. Une exposition libre de création ultime, de réappropriation du lieu et de l’espace, d’expression par l’image, de possibilité de me déborder sur les murs comme jamais. A partir de là, je me suis sentie dans la même intimité et franchise pour le livre, c’est-à-dire la carte blanche en main.

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Véronique Bergen : J’aimerais saluer ici le magnifique travail éditorial mené par Laurent Cauwet depuis la fondation d’Al Dante. Sans compromission aucune, sans être inféodé à la logique du marché, des tendances, dynamitant l’étroitesse politique, il lance ses vaisseaux d’avant-garde, se tenant du côté des écritures exploratoires, faisant des livres une arme pour vivre autrement, faire reculer les injustices. A l’heure du cynisme triomphant et de son envers, les angélismes icariens qui laissent tout en place, je tiens à mettre en lumière le travail de Laurent Cauwet, frère de celui de petites maisons d’édition audacieuses. L’enthousiasme de Laurent Cauwet a été total : c’est lui, comme je l’ai dit plus haut, qui a eu la vision d’un livre-uppercut, basé sur l’éclatement des images alliées aux textes.

Pourquoi avoir décidé de sous-titrer votre livre « rites & passages vers la vie » ?

Véronique Bergen : J’ai capté le travail de Sadie comme une mise en scène viscérale, organique de rituels ivres de dangers, de promesses, comme des initiations à la fois physiques et spirituelles afin de pousser des portes de la perception, d’entrer dans des zones de vie à l’écart de ce qu’offre la société. Une des séries de Sadie s’appelle en outre « Les rituels ». Derrière les rites, est tapi le désir d’évasion, de quête de mondes alternatifs, d’action sur le réel aussi. Voire d’exorcisme de tout ce qui emprisonne. Loin de toute résignation à ce qui est. Le présent balance tant d’obstacles à une jeunesse, à des existences qui se veulent libres, à l’écart de la centrifugeuse-broyeuse que l’affirmation de micro-univers doit en passer par des rituels.

Sadie von Paris : Pour moi, avant de comprendre que la Vie est la Vie, il faut passer par plusieurs étapes. Ce cheminement, cette quête, ces erreurs, ces besoins d’appartenance… On doit se faner plein de fois avant de comprendre comment rester éclos. Nos rituels de chute permettent de mieux connaître l’atterrissage. Tombons, tombons mille fois, écorchons-nous pour mieux nous connaître. Ce sont nos cicatrices qui nous font avancer. Ce sont ces combats quotidiens, ces rites qui nous font muter, prise de parole et pérégrinations revendications. Faut se laisser couler pour mieux savoir respirer crier, crier la Vie, exister, être, tous sens azimut.

Comment comprenez-vous la tonalité fantastique de nombre d’images ? Sadie von Paris, êtes-vous une photographe punk ?

Sadie von Paris : Pour moi la photo, c’est dire et voir. Pas besoin que ça s’inscrive dans l’image réelle-reportage terre à terre pour dénoncer ou se positionner. Jouer de la surenchère, m’approprier mes propos, malaxer la vérité pour la rendre plus criante, oui. L’art a cette faculté de pouvoir être ce qu’il veut. Après, à chacun son interprétation.

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Si punk signifie contestataire, abordant la sexualité crûment, libre-do-it-yourself et poussant chacun à oser être ce qu’il veut, alors peut-être. Soyons anticonformistes, pensons par nous mêmes ! Ou bien, si ce sont les penchants esthétiquement parlant sex drugs et rock’n’roll alors sans doute aussi. J’ai baigné dans du Clash- Nomi – Hagen, les vinyles traînaient à la baraque et je ne peux pas nier que ce format carré coloré surchargé catapulte et chaotique m’a largement influencé.

Pourquoi avoir choisi de commencer votre livre par la reprise du texte de la chanson de Gainsbourg, Variations sur Marilou ?

Véronique Bergen : Parce dans toute son œuvre, dans les sublimes Variations sur Marilou en particulier, Gainsbourg a saisi l’existence en ses lignes de crise, tangentes de la vie et de la mort, du sexe et de l’art, parce que les extases lewiscarrolliennes de Marilou griffent le corps des lolitas, parce que « No comment », affirmatif Gainsbourg fait monter le niveau des eaux jusqu’à la transe, volutes d’ironie et d’hypersensibilité couronnée par le beat ganja, roulette russe pour écarter les bombes du siècle.

Cigarettes, alcool, armes à feu, cannettes diverses, peaux nues : qu’est-ce que le sexy pour vous, Sadie von Paris ? Une rencontre entre Nan Goldin, Claire Denis et Hunter S. Thompson, auteur de Las Vegas Parano ? Comment le percevez-vous chez Sadie von Paris, Véronique Bergen ?

Sadie von Paris : Sexy. C’est le terme qui me dérange je crois. Que je trouve moche. Mais ce que je trouve sexy, c’est quand ça transpire, que ça me fait vibrer. Y a un peu de ‘Faut avoir du Chaos en soi pour accoucher une étoile qui danse’. Les excès, les milieux obscurs, la nuit qui me louve, ça me fait chavirer. C’est une nécessité de capturer des moments pareils, car nous sommes ça aussi, nous sommes cette recherche de lâcher prise, de déconnection, de plaisirs enveloppants et de provocations. De la bringue, des corps, de la fumée. On a besoin de ‘sexe-primer ‘, de basculer, de sortir de nos petites routines étriquées, de sentir la vie par le ventre, de chercher des réponses dans les extrêmes, d’avoir nos petites failles.

Véronique Bergen : Je n’emploierais pas le vocable « sexy », trop marqué par une touche de séduction glamour. C’est moins le sexe que le désir qui s’affirme, se manifeste partout, dans l’érotisme des corps, dans l’érotisme de la défonce des tatouages, du bondage, des braquages sentimentaux, à la fois métaphoriques et réels. Il n’y a pas de corset théorique, il y a des corps qui crient, qui butent sur des impasses, qui flinguent le non-monde, les trahisons des possibles. Se déchaîne une transhumance des affects, dans la réversibilité du coup de griffe et de la caresse. Il y a une grande douceur, une poésie qui peut être apaisée dans l’univers de Sadie. La petite sœur de la violence a pour nom douceur, sensualité. Il ne faut pas se laisser captiver par la seule tonalité de la violence qui ne compose qu’une des couleurs de la palette de Sadie von Paris.

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Comment définiriez-vous son esthétique ? Quelles références cinématographiques y décelez-vous ?

Véronique Bergen : Son esthétique vient de ses mondes intérieurs, irrigués bien sûr par la culture underground ou non, par des filiations, des références, des clins d’œil à la littérature, au rock, au cinéma, à la photographie. Mais je pense qu’elle s’affranchit de modèles, fussent-ils des modèles venus de la marge, pour parler sa propre langue. Ses images et ses textes font irruption en ne s’encombrant pas d’œuvres cinématographiques ou autres qui auraient été capitalisées. N’étant pas sui generis, toute création s’ancre dans un esprit objectif, ne vient pas de nulle part, ne saute pas par-dessus on époque. Mais le coup de poing que Sadie lâche dans nos prunelles, le coup de poing qu’elle décoche ne peut être rabattu sur des prédécesseurs. Ses photographies ont leur propre métabolisme chimique, reflets complexes des X états de Sadie.

Quel lien voyez-vous entre capitalisme, mise en scène, drogue et violence anthropophagique ?

Véronique Bergen : A l’extrême violence d’un capitalisme inique, d’une société de consommation, du culte de l’argent, de la réussite, de la dépossession des vies par le travail ou le chômage, Sadie oppose une radiographie percutante des failles du système, oppose une contre-violence, celle de ceux qui disent non à l’anesthésie programmée. Le braquage symbolisé apparaît comme une réappropriation de ce dont on nous spolie, comme un retour à l’état sauvage dès lors qu’une certaine jeunesse se meut au milieu d’une jungle urbaine dont elle réinvente les possibles, les coordonnées. Désespoir, no future et tracer de nouveaux modes d’existence sont conjoints. Certains autoportraits de Sadie von Paris (j’aime écrire, sentir le « von Paris », j’ai un fétichisme pour certains mots, certains sons, d’où mes mantras, répétitions du nom, j’aime l’ironie e la particule « von ») mettent en forme l’avalement de nos vies par le consumérisme, l’argent, le règne du dollar jusqu’à nos devenirs exsangues. Cette série intitulée « Fond du couloir, 3ème porte à droite », dont on trouve des traces explosées dans le livre dit avec des affects effilés comme une lame ce que des traités développent dans l’ordre du concept. Le néolibéralisme pousse à son paroxysme une anthropophagie dotée d’une apparence faussement soft. La drogue a ses rituels, certes souvent récupérés, instrumentalisés par une société qui cherche par là à nous anesthésier. Je fais référence ici au très puissant essai de mon ami Laurent de Sutter, son analyse (d’une redoutable intelligence) du narcocapitalisme dans L’Âge de l’anesthésie. La mise sous contrôle des affects (paru chez un excellent éditeur, Les liens qui libèrent). Mais une appropriation singulière des substances peut en faire une sécession, un archipel de jouissances, pour autant que l’on demeure dans le cap de la vie, sans basculer dans une pulsion mortifère.

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« Moi et ma tristesse / on dégoupille grenades / soviet suprême carillon de canifs / pour le premier qui cherche / pourquoi je ne suis pas assez dans l’être » : le sadomasochisme comme recherche de présence, d’être, définit-il notre époque ? Le bondage est-il pour vous esthétisation des liens de dépendance ?

Véronique Bergen : Les pratiques SM, les sexualités queer, les néo-fétichismes, le shibari ont comme toutes les expérimentations plusieurs faces : une face effet de mode, tendance de l’époque, où on les retrouve dévitalisés, soumis à l’impératif contemporain de la jouissance, sexualités à la carte, contes de la jouissance ordinaire, et une face exploratoire, chevillée aux pulsions de ceux et celles qui s’y adonnent sans demi-teintes. L’univers de Sadie se situe résolument dans la seconde branche de l’alternative. Je ne pense pas du tout que le sadomasochisme caractérise notre époque, il a eu ses années de visibilité avec la récupération de sa puissance transgressive dans la mode, le rock, la pop music, la littérature, le cinéma, dans le sillage du SM édulcoré de Fifty Shades of Grey, SM d’opérette sexuellement correct. A l’instar de toutes les modes, cette vague SM, d’un SM rentré dans les rangs, un SM dégriffé, un SM aspartame pourrait-on dire, a subi un reflux. L’univers de Sadie explore la part de soufre, les pulsions dans une galaxie de tribus cherchant d’autres modalités de vivre, de sentir. Il me semble que ses photographies, ses textes (qui n’ont pas été publiés dans le livre) crient le besoin, la recherche d’autres états. Autres états du corps, de l’esprit, de la communauté, de l’amour. Un refus (certes, partiel) de la domestication, du dressage social.

Quant au shibari, à sa version occidentale, le bondage, la question est trop vaste pour y répondre en quelques bouquets de cordes. Comme le fait Araki, on peut distinguer d’une part le bondage occidental, les univers d’Eric Stanton, John Willie du shibari et d’autre part le shibari du kinbaku. Là où les maîtres du shibari s’adonnent à une cérémonie où l’esthétisation et la question technique des nœuds priment, le kinbaku (et sa traduction photographique) questionne, nous dit Araki, les rapports de domination, les tensions érotiques, les flux désirants. Pour moi, le bondage ne se situe surtout pas exclusivement dans l’esthétisation des rapports de domination,  mais dans une veine expérimentale qui dépasse la valence formelle, esthétique. Ce n’est pas l’équivalent d’un ikebana corporel, d’un origami des corps : il plonge dans les lignes souterraines des affects, loin du lisse, du compassé. L’innervation destroy des photographies de Sadie n’est pas une touche surajoutée, une coquetterie gratuite : ce n’est pas une esthétique, du décoratif, c’est du vécu, une nécessité vitale.

La révolution est-elle condamnée aujourd’hui à la forme parodique qu’incarnent peut-être les gangs qu’aime à  représenter en les inventant la photographe ? Qu’est-ce que le « gang des petits poneys »?

Véronique Bergen : Nous avons hérité d’une hantise : hantise que toutes les révolutions soient trahies, détournées de leur buts, hantise qu’on soit dans l’après-révolution au sens d’idée structurée, au sens où Jean-Claude Milner parle de l’essoufflement de la croyance en la révolution. D’où une lucidité quant aux impasses rencontrées par une insurrection qui en appelle au Grand Soir, à des lendemains qui chantent, laissant le présent dans les bras du cauchemar. Mais, sur la ruine des grands récits au sens où l’entendait Lyotard  (dont le grand récit de la révolution), sur la rupture de l’héritage révolutionnaire se dressent des expériences qui ne se revendiquent que d’elles-mêmes, qui, sans stratégie organisationnelle ni soubassement théorique auxquels elles se référeraient, sont néanmoins politiques en leur puissance spontanée de soulèvement. Les gangs comme tribus en marge du système sont de fait parodiques, jouent avec le spectaculaire, mettent en scène la dérive, le largage et l’impossibilité de s’extirper du jeu. Du moins, est-ce la façon dont je perçois l’esthétique de Sadie.

Par son oxymore, le gang des petits poneys à paillettes destructeurs montre l’alliance de la révolte urbaine, de la désaffiliation (gang/destructeurs) et de la nostalgie de l’enfance (petits poneys), de la fête (paillettes). Le monde est désaccordé : à ce désaccord, Sadie oppose son gang dont la construction syntaxique du titre de la série tout en anacoluthe réverbère le désaccord, l’assonance : le clash entre « paillettes » et « destructeurs », la bombe à retardement de l’adjectif « destructeurs » qui se rapporte à « petits poneys ». Le gang des petits poneys est la dernière chanson de Gainsbourg qu’il a tenue secrète, la suite des Variations sur Marilou, une manière de larguer les amarres, de tendre le visage vers d’autres soleils que le soleil plombé du fric, de la consommation effrénée. Le gang des petits poneys hurle, hors de toute visée politique au sens strict, « No pasaran ». Il hurle « prenez garde à ce qu’on ne saccage vos saccages », « prenez garde au réveil de la meute des loups, prenez garde aux éternels enfants qui sucent des grenades et se ceignent d’une couronne christique composée d’une rangée de seringues ». Cette photo (tête couronnée de seringues), nimbée de nuit, visage baissé,  bout rougeoyant de la cigarette, tête rasée couronnée d’un laurier de seringues, est l’une des plus fortes de Sadie (elle figure dans la série intitulée « Les Rituels »). Les flingues, berettas, les tatouages, les ailes d’ange, les sucettes bleues du gang des petits poneys vous chuchotent qu’ils ne se laisseront pas asphyxier, mettre à mort. Que la force du « nous » dessine d’autres paysages.

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Qui sont vos modèles, Sadie von Paris ?

Sadie von Paris : Mes modèles sont mes modèles. Ce sont pour la plupart des amis, des gens de mon entourage. Ce sont des gens qui sont. Qui me palpitent, vivants, que j’admire, qui me fascinent par leurs façons d’être, d’évoluer dans le quotidien. Que je côtoie, qui me font grandir, qui dégagent, qui charismatiquent.

Des personnes que je trouve belles dans tous les sens du terme et qui me donnent forcément envie de les mettre en scène ou en avant devant mon objectif. Il y a aussi cette notion de confiance qui est importante, ils me connaissent, connaissent mon travail, se connaissent aussi entre eux, alors tout est possible.

Les situations, les séances photos se déploient. Ils sont modèles-acteurs. Spect-acteurs aussi. Et très libres de pouvoir évoluer comme ils le souhaitent.

Pour autant, je crois que j’aime photographier tout le monde, les gens me fascinent en général. Et je vois des choses qui me parlent et m’interpellent dans chaque être vivant.

Véronique Bergen, votre livre récent sur Visconti (éditions Les Impressions Nouvelles) peut-il consonner avec celui-ci ?

Véronique Bergen : Avec des esthétiques, une grammaire de l’image, des références on ne peut plus opposées, avec le décalage produit par la distance chronologique qui sépare Visconti de notre époque, Sadie explore sous une lumière trash et poétique les fêlures, les craquements de l’être intime et du social, le grand bordel de la décadence (au sens d’asphyxie d’une époque réactive), ce qui consonne avec le leitmotiv viscontien de la décadence, de la fin d’un monde et des lueurs encore troubles annonçant le lever d’un nouveau.

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Véronique Bergen, Gang Blues Ecchymoses est votre cinquième livre aux éditions Al Dante, après Edie. La danse d’Icare ; Marilyn, naissance année zéro ; Le Cri de la poupée ; Janis Joplin. Voix noire sur fond blanc (2016). Que symbolisent le rock et les rock stars pour vous deux ?

Véronique Bergen : Un envol dans la transe, une porte vers l’énergie. Le rock, mais aussi la musique classique, occupe dans mon existence une place centrale, à côté de la littérature. J’ai écrit sur Janis Joplin comme vous le mentionnez et je sors début 2018 un essai sur Horses de Patti Smith qui paraîtra dans la très belle collection Discogonie des éditions Densité fondées par Hugues Massello. Patti Smith est l’artiste rock, l’artiste complète, la poète, le chaman qui a bouleversé mes sens depuis l’adolescence. Ma rencontre avec l’univers de Patti Smith fut quasiment une révélation épiphanique.

Véronique Bergen, vous accompagnez les images de poèmes, qui sont des sortes de lyrics. Comment avez-vous procédé pour l’écriture de vos textes/songs ?

Véronique Bergen : Je me suis plongée dans chacune des séries, en essayant de les appréhender par une descente à la verticale, de couler à pic, en toute liberté, dans les images. Je les ai suivies dans leur progression (rompue dans le livre) afin de sentir les battements de Sadie, grande metteuse en scène (mais sans distance) des happenings, des événements. Jeter tant que faire se peut les références extérieures, dézoomer les zooms, me focaliser sur des détails, sur les lumières, les ombres, les écorchures, les regards, les portraits, les flux entre les corps, les rêves que charrient ces images. Je ne peux exposer davantage le mécanisme. Quand j’écris, je tente de laisser fluer des nappes d’inconscient, de libérer l’imaginaire en restant ici au plus près des lames de fond de Sadie. En écoutant la musique de ses images, leurs devenirs, leurs origines, leur beauté, sans m’exporter en elles, sans les étouffer par mes propres obsessions, par un filtre qui en rate la source vive.

Avez-vous eu l’occasion de performer vos poèmes en public lors d’une projection d’images de votre complice en photographies ?

Véronique Bergen : C’est un projet auquel nous songeons. Je ne performerai pas mes poèmes en public, never, trop timide, je ne lis quasiment jamais mes textes en public. Mais nous tentons d’inventer d’autres formes médiées, sans ma présence physique sur scène. Nous réfléchissons à un dispositif audiovisuel. Mais tant de matrices ont déjà été explorées… Il faudrait tracer une ligne de fuite… Si toutefois nous la trouvons. Merci à toi, Fabien.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Sadie von Paris & Véronique Bergen, Gang Blues Ecchymoses, éditions Al Dante, 2017.

Editions Al Dante

Site de Sadie von Paris

leslibraires.fr

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