De la pose en photographie comme acte de création, entretien avec Esther Berquer, modèle

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Après la publication de quelques images de la série photographique initiée par Anton Delsol avec une jeune comédienne prénommée Esther, il m’a semblé intéressant de dialoguer avec elle sur la nature de son expérience de modèle.

Conversation très sincère sur un art nécessitant grande maîtrise des postures corporelles, goût du rebond, et sens du jeu.

Pourquoi avoir accepté d’être modèle ?

Tout d’abord, il faut savoir que poser pour de la photo n’est pas mon métier. Il peut m’arriver de le faire professionnellement et je serais très contente que cette activité évolue vers quelque chose de plus professionnel, mais je le fais avant tout pour le plaisir. Je suis complètement indépendante.
J’ai voulu être modèle parce que j’aime le travail de l’image, j’aime participer à la création d’une photo. Je ne suis pas encore passée derrière l’objectif, mais cela viendra sans doute, même si j’avoue que j’ai peur d’être déçue du résultat.

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Au-delà de l’intérêt que je porte à la photo et du jeu que c’est pour moi de poser, faire des shootings de temps en temps est un plus dans mon métier : je suis comédienne et on doit régulièrement fournir des photos de qualité et c’est aussi l’occasion de tester des choses avec un temps très limité. Quand on est sur scène ou devant une caméra, on a du temps (même court) pour faire monter une émotion, pour travailler sur une évolution. La photo, par son caractère instantané et figé, demande précision et efficacité. Et puis on retrouve aussi le travail de la pose (présent notamment dans le dessin et la danse) avec la recherche de l’esthétique de la ligne.
Et après c’est toujours intéressant de voir le résultat : ce qu’il fonctionne dans ce qu’on propose, ce qui nous échappe et ce qu’en fait le photographe…

J’apprends beaucoup en faisant de la photo.

Comment se déroule une séance ? Avez-vous pu repérer des étapes structurant le moment de pose ?

J’ai l’impression que les séances sont plus variables en fonction du photographe que par rapport à moi. En général, on se retrouve dans un lieu et on voit sur place ce qu’il nous inspire. En ce qui me concerne, ça a toujours été le photographe qui choisissait le lieu. Je sais qu’Anton fait des repérages avant. Puis on discute très rapidement de l’ambiance. En général, ça se traduit plus en terme de vêtements qu’on me demande d’amener, mais ça reste très vague donc c’est finalement moi qui viens soit avec une idée en tête et donc avec les vêtements et accessoires appropriés, soit avec plusieurs vêtements pour voir sur place. Puis les hasards et l’inspiration nourrissent la séance. Évidemment, quand je connais un peu plus le travail du photographe, je sais plus vite ce qu’il aime et donc j’ai plus de facilité à y mettre ma patte. Ensuite, je propose des poses, je joue sur mes expressions, l’ambiance, et quand le photographe voit quelque chose qui l’intéresse ou qu’il cherche à améliorer, il m’oriente…

Bref, c’est simplement de l’impro et de l’échange.

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Comment travaillez-vous avec Anton Delsol ?

Comme je l’ai dit précédemment, il me propose un ou des lieux, et me demande d’amener certains types de vêtements. Sur place, il me dit ce qui l’intéresse dans le lieu. Moi, je vois aussi s’il y a des choses (des lignes, un fond, une forme, des objets incongrus,…) qui m’inspirent et au fur et à mesure on invente un ou des univers, on teste des choses.

Jusqu’où aller dans le dévoilement de vous-même ?

En photo, je ne me dévoile qu’en apparence. Mon métier, c’est de jouer. Alors, il est très facile pour moi de faire croire que je me dévoile. Mais la réalité est que je joue un/des personnages, que je construis une image en réfléchissant à la position du corps, l’expression, la charge émotionnelle, etc. Si vous voulez me voir me « dévoiler », il faut plutôt venir me voir au théâtre par exemple, parce qu’il s’agit d’un travail de plus longue haleine qui demande plus de ressources. Je dois donc puiser plus profondément en moi, car je ne construis pas qu’un masque. En photo, l’image que l’on voit, je ne la vis pas. D’ailleurs quand je regarde le résultat je ne me vois pas moi. Je vois une photo, une construction.

Et je profite de la chance qui m’est donnée ici de m’exprimer pour m’adresser à tous les amateurs de photo ou plutôt, à tous les amateurs de modèles photo. Je sais que certains modèles posent pour se donner à voir, mais ce n’est pas mon cas et je ne crois pas que ça soit le cas de la plupart des modèles. Et quand bien même… Souvent les gens, après avoir vu des photos, se font des idées et prennent certaines libertés avec la personne qui pose. Après chaque publication j’ai droit à mon lot d’inconnus qui sont persuadés de me connaître ou qui plaquent certains fantasmes sur ce que je suis et sur les raisons qui me poussent à faire de la photo. Or, cela peut être très intrusif et pesant. Quand on s’adresse à un modèle (ou un acteur etc.) quelle que soit la raison, il ne faut pas oublier qu’on a affaire à une vraie personne, qui a droit au respect et à son intimité. Certains comportements, notamment sur Facebook ou Messenger, me mettent dans la même position que quand je suis victime de harcèlement de rue. Par moment, c’est pesant et ça peut retirer l’envie de faire de la photo. Pourtant, je ne pense pas être particulièrement fragile. Donc je répète et j’insiste : ce que vous voyez sur les photos où je pose est une image construite qui n’a rien d’intime et ce n’est pas avec ces photos que l’on peut apprendre à me connaître. De plus, je ne fais pas de la photo pour me faire des amis ou autres… Ce travail est purement professionnel. Même si parfois des liens d’amitié peuvent se tisser.

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Quelle est votre part d’invention dans les mises en scène proposées ?

Je crois que c’est très subjectif… Je sais que quand je pose, je m’attache à incarner, à travailler mon expression en détail, surtout quand il s’agit de portraits. Je fais attention à la ligne du corps, aussi à ce que ce soit une pose originale mais naturelle… Je suis toujours à la recherche de nouveaux trucs parce que je déteste m’ennuyer et me répéter. Je pense que ma part d’invention est plutôt grande, mais celle du photographe l’est aussi. D’ailleurs je n’aime pas trop poser pour quelqu’un qui reste dans le confort de ce qu’il sait faire, ça se sent vite quand c’est le cas.

Que ressentez-vous au fur et à mesure des séances ? Une séance réussie est-elle de l’ordre d’une fascination réciproque modèle photographe ?

Je ressens beaucoup d’amusement et, en général, le fait de poser plusieurs fois pour le même photographe me permet d’être plus à l’aise et donc de rendre les séances plus ludiques. Par contre, je ne ressens rien de l’ordre de la fascination. J’ai même tendance à penser que la fascination peut rapidement glisser vers une relation malsaine.

Pour moi, la photo n’est pas faite pour réaliser une sorte de fantasme et je me répète: il faut arrêter de se faire des idées sur les gens qui font de la photo, que ce soit des modèles ou des photographes. Il y en a qui le font pour assouvir certains désirs, nouer des relations de fascination réciproque, voire pour s’envoyer en l’air après une séance, mais il ne faut pas en faire une généralité. La plupart des photographes et des modèles que je connais le sont parce que c’est ludique et parce qu’ils ont envie de faire de belles photos. Je suis peut-être naïve, mais je sais que ceux qui me prêtent ce genre de sentiments parce que je fais de la photo se trompent. Quant aux photographes qui font de la photo dans un délire de voyeurisme, ils me font très vite fuir.

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La nudité est-elle pour vous naturelle, cherchez-vous à l’apprivoiser ?

Je n’irais pas jusqu’à dire que la nudité est naturelle pour moi. C’est toujours quelque chose de se mettre nue ailleurs que dans l’intimité. Cela dit, je n’ai aucun problème à le faire.

Qu’est-ce que la notion de féminité pour vous ? Ne craignez-vous pas l’enfermement dans une posture de femme-objet ?

J’avoue que c’est une question que je  ne me pose pas vraiment. Pour moi, c’est une notion qui est propre à chacune et l’essentiel est de se sentir bien dans sa peau.

Bien sûr que je crains cet enfermement, parce que, qu’’on le veuille ou non, on en est victime à un moment donné : diktat de l’épilation, harcèlement de rue, quasi obligation d’être sexy, drôle, intelligente mais pas trop, etc. Mais je crois qu’il ne faut pas tomber dans l’excès de penser qu’une modèle, lorsqu’elle pose nue, nourrit systématiquement cette tendance à objectiver la femme, et même au contraire. Les photos pour lesquelles je pose ne servent pas à vendre quoi que ce soit, ni à promouvoir un idéal féminin…  C’est juste une image à prendre telle quelle… Une œuvre d’art donc, dans sa plus complète « inutilité ». D’ailleurs pourquoi poser cette question à une femme si elle pose nue, et pas à un homme ? Cela m’interroge aussi sur le support photo : la question de la femme-objet ne se pose pas un à un modèle vivant pour de la peinture ou de la sculpture, me semble-t-il.

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Pourquoi y a-t-il si peu de photographies érotiques d’hommes par des femmes ? La pulsion scopique vous paraît-elle surtout masculine, où est-elle de l’ordre d’une construction sociale ?

Tout d’abord, j’aimerais préciser que je n’ai pas le sentiment que cette série avec Anton soit particulièrement érotique : certaines photos le sont, certaines d’entre elles sont même sexy, mais si on prend la série dans son ensemble, je ne suis pas sûre que l’érotisme soit ce qui la qualifie le mieux. J’ajouterais que, pour moi, la nudité n’est pas synonyme d’érotisme, au contraire même…
Je ne saurais vraiment répondre à la question, je pense que c’est une question très complexe… Mais, à mon avis, une partie de la réponse réside dans le fait qu’on est plus ou moins prisonnier des normes sociales. Il me semble plus facile pour un homme de demander à une femme de poser nue que l’inverse… Il est aussi peut-être plus courant dans nos codes culturels de voir des femmes dévêtues que l’inverse… Peut-être, oui, que c’est aussi une question de pulsion scopique plus affirmée chez l’homme que chez la femme, mais attention, je trouve cette affirmation très réductrice car elle met de côté le rôle de la femme : une femme qui choisit de poser nue n’est pas l’objet de l’homme qui souhaite la voir nue. Se mettre nu, c’est aussi une prise de position voire une volonté d’exhibition. Mais surtout cette affirmation réduit l’action de prendre une photo à un désir de voyeurisme là où moi je vois un acte de création ! Certains photographes m’ont dit photographier des femmes tout simplement parce qu’ils ne savent pas prendre les hommes en photo. Il ne faut pas oublier que le corps, qu’il soit masculin ou féminin, est aussi un support à l’art (photo, vidéo, peinture, sculpture,…). C’est une matière qui sert à la création et j’imagine que certaines matières sont plus simples que d’autres à travailler. Photographier le corps nu d’une femme, c’est presque facile. Photographier le corps nu d’un homme, et avoir une bonne photo, je crois que c’est déjà un peu plus compliqué. Alors, j’insiste, je ne dis pas que c’est la raison au fait qu’il y ait plus d’hommes photographiant des femmes (j’ai évoqué d’autres raisons plus haut, je n’ai pas parlé du phénomène de mode évident, et je passe aussi à côté de beaucoup de choses…) mais je pense que ça en fait partie.

Il me semble donc que la réponse est à mi-chemin entre l’ordre d’une construction sociale, la pulsion scopique de certains photographes, la tendance à l’exhibitionnisme de certaines modèles et les choix artistiques et esthétiques de chacun.

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Mais surtout j’aimerais finir en disant que je trouve bien plus de pulsions scopiques dans public de ce type de photos que chez les photographes, et je vous invite à vous interroger sur les raisons pour lesquelles vous aimez telle ou telle photo, surtout quand elles s’intègrent dans une série aussi variée que celle d’Anton.

Propos recueillis par Fabien Ribery

 

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