De la République des cochons au Grand Dehors, par Kenneth White

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Il y a des livres qui immédiatement vous attirent, et que vous ouvrez avec un appétit d’ogre.

Lettres aux derniers lettrés de Kenneth White est de ceux-là, qui parient sur le monde ouvert et les idées deleuziennes du flux et du devenir, contre l’atrophie de la pensée, le flou numérique généralisé et la culture en pot (Nicolas Bouvier).

Il s’agit ici pour l’auteur de L’Esprit nomade (Grasset, 1987), livre séminal, de refondation, de considérer, après Goethe, et bien après Michel Le Bris, « les possibilités d’une littérature vraiment mondiale », c’est-à-dire unissant le petit point et le vaste monde, ne se laissant jamais piéger par les appels de l’identité réduite, de la sociologie normative et du folklore narcissiquement rémunérateur.

Pourquoi écrire si ce n’est, non pour changer le monde, mais pour « changer de monde », et fêter les noces de l’intime et du grand dehors ?

L’inquiétude est réelle quant à l’appauvrissement des esprits (diagnostic valérien) et le déclin des possibilités d’être au monde par une culture vaste, riche, productrice de réalité et d’enchantements majeurs.

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Rappelant ses premières humanités (lecture à Glasgow d’Adam Smith, Karl Marx, Arnold Toynbee, Oswald Spelngler, Fédor Dostoïevski), Kenneth White construit, en une série de huit articles ici rassemblés, les conditions d’une Weltanschauung nouvelle, où le cabinet d’étude d’Augustin aurait les fenêtres ouvertes sur l’océan, même s’il est « difficile de lire dans les archives du monde » (Lapérouse).

L’essayiste appelle « géopoétique » cette nouvelle science de l’unité dont il n’a cessé de témoigner depuis Les Limbes incandescents (1976), et la recherche parménidienne d’un ordre profond intérieur/extérieur ressenti comme « développement maximal de l’être ».

L’artiste rejoint ici le scientifique, et Bergson le poète pérégrin : « Autre chose. Ailleurs / La voie A / Absolument. »

Ecrire encore et toujours pour « déblayer le terrain », et ouvrir la voie à aux nouveaux navigateurs, prêts à endurer le cri des mouettes, et « le grand empire du silence » goethéen.

« Au début de mon adolescence mégalomane, j’avais pour ambition d’écrire une « Bible blanche » (Les Bibles sont la plupart du temps reliées noir) qui aurait contenu, par exemple, le livre de Thoreau, le Livre de Nietzsche, le Livre de Whitman, le Livre de Melville, le Livre de Rimbaud, etc. »

L’idée est magnifique, qui s’appelle l’œuvre d’une vie, capable de conjuguer le génie de l’Occident et l’immense continent de sagesse asiatique, contre l’encodage effréné capitaliste, cette dévoration du monde par le Calcul omnipotent.

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Ouvrir l’espace pour ouvrir la pensée, telle est donc l’ambition de Kenneth White, écrivain du front et du monde premier, cartographiant de façon inédite un nouveau champ de sensibilité où vivre plus loin, plus large, mieux (excellent article intitulé « L’écriture géopétique »).

Nature, tradition, traduction, et réinvention du legs : « Besoin d’une langue qui ne soit pas trop humaine, qui ne soit pas exclusivement humaine. Besoin d’un monde au-delà de l’humain. »

Kenneth White, Lettres aux derniers lettrés, éditions Isolato (Nancy), 134 pages

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Les éditions Le Mot et le Reste ont la bonne idée de republier, trente ans après sa première parution, Dérives, savoureux récits de déambulations et rencontres de l’Ecossais volant, en Grande Bretagne, à Anvers, à Amsterdam, à Barcelone, en Afrique du Nord, mais aussi en Irlande ou à Marseille.

Faisant sa propre révolution culturelle, le poète, pèlerin du gai savoir, part sur les routes à la découverte, par-delà les soubresauts de l’Histoire, du plus proche, du monde commun, tantôt préservant sa solitude, tantôt s’ouvrant au bonheur d’autres visages, d’autres expériences humaines.

Son slogan d’alors : « Pas Mao, le Tao. »

Il y a du Brautigan dans son « Londres Underground », un goût de la vie très communicatif, et beaucoup d’humour, de distance amusée.

Kenneth White note des scènes, des détails, des dialogues, chope levée, poches de son paletot idéal crevées.

Tout est direct, à la fois familier et exotique, noté avec une grande ironie de compassion.

Tout est présence.

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La prose soudain se dilue en quelques lignes de sable : « Merci pour cette fraîcheur d’avril / pour le frémissement des eaux bleues / pour l’herbe dorée / pour la route ouverte devant moi… »

La vie vaut la peine d’être vécue, il fait un froid de canard, c’est l’aube, il pleut, il faut partir.

« C’est sur le dos d’un ouragan que j’ai fait mon entrée à Anvers, à deux cents kilomètres à l’heure, tout tranquillement. »

Eh, on y va ?

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Kenneth White, Dérives, éditions Le Mot et le Reste (Marseille), 2017, 212 pages

Le Mot et le Reste

leslibraires.fr

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(les peintures illustrant cet article sont du grand Gilles Aillaud)

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