Venus Lipitania, par Gabrielle Wittkop, sainte du scandale

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copyright Irina Ionesco

Gabrielle Wittkop est une femme épatante.

Morte par suicide à quatre-vingt-deux ans en 2002, son nom doit pourtant être prononcé au présent, tant la force scandaleuse de ses visions d’écrivain semble émaner d’une force de vie considérable, et inaltérable.

Auteur du sidérant Le Nécrophile, republié en 2001 par les éditions Verticales (huit autres titres sont disponibles), Gabrielle Wittkop, homosexuelle mariée par « alliance intellectuelle » avec un déserteur de l’armée allemande rencontré à Paris durant l’Occupation nazie, écrivit des danses macabres devant leur inspiration tout autant à James Ensor qu’à Sade et Lautréamont, soit à la rencontre d’Eros et de Thanatos sur un autel brûlant du feu sacré de la cruauté.

Femme des Lumières noires à l’instar de la critique et essayiste Annie Le Brun, Gabrielle Wittkop est de la famille des Grisélidis Réal, Unica Zürn, et plus près de nous de la plasticienne Aurélie Dubois, pour qui l’audace et la question du genre sont au cœur de la création.

Nous pouvons lire aujourd’hui, quarante ans après une première édition italienne, accompagnée de photographies d’Irina Ionesco, devenue introuvable, un cycle de trente-et-un poèmes intitulé Litanies pour une amante funèbre, recueil dédié « aux chauves-souris », ce qui inaugure d’emblée d’une savoureuse ambiance gothique.

Action de grâce soit ainsi rendue aux éditions lyonnaises Le Vampire actif pour leur belle initiative de republication de ce texte hautement sacré, puisque superbement sacrilège, dans une édition enrichie de vingt-deux collages de l’auteur, initialement imaginés pour un projet consacré à la figure de Madeleine, vingt-deux cartes d’un tarot très personnel.

En préface (Vestale des dieux inamicaux), Eric Dussert nous éclaire : « C’est la mouche qui, occupée à ravager l’intérieur des crânes, produit « les bouillies mordorées qui bourdonnent ». Les Litanies, sublimes chants d’amour désespéré et exercices inouïs d’un autoérotisme magistral, doivent beaucoup à cet animal. Ne nous offusquons pas, ce genre de fréquentation nous sera familière un jour. »

Suite de prières baroques et délicieusement inconvenantes (des chants obscènes, baudelairiens, batailliens), les Litanies de Gabrielle Wittkop sont prononcées de l’intérieur de la mort, telle une façon de regarder sans ciller « le lac d’ombre du noyer », et « le sang versé sur le pavé ».

Ophélie ? « Son corps est l’outre d’une pute », d’où s’écoule un suc très odorant, attirant la reine nécrophore, belle pondeuse.

Mère-vautour étend les ailes. Il fait nuit, il fait un temps de cendres.

Salomé ? « Ta peau va crever sous la dent, / Ton fémur poudrera les menthes / Et lourde sera ta tourbe au terreau mêlée. »

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copyright Irina Ionesco

La préciosité du vocabulaire (langue palatale, rapace adamantin, mousse des voussures) n’a d’égale que la puissance des visions : « Phallus géant au pubis de l’amante, / Le lis jaillit vers le sein de l’amante, / Splendide et dur des ossements mêlés, / Le lis jaillit du tombeau des amantes. »

Hérodiate ? « Ta toison grille et pue aux cils des terrains vagues »

L’inspiration est mythologique, chrétienne (Maria Magdalena), artaudienne.

« Tu m’as offert la poupée / Pour y ficher des épingles, / Pour y planter du cristal / Et pour la gaufrer au fer. »

Hécate est en rut, et l’abbesse, « cracheuse d’hosties », « lécheuse d’urine », une chienne indigne.

C’est un long viol perpétré dans une chapelle ardente une nuit d’août où « la peste fermente ».

C’est la levée des morts, « sang caillé », « yeux crevés », lèvres tombées.

Serpents et archanges s’enroulent autour de la korè, « frottée de mandragore ».

Œil percé, seins gonflés de lait virginal, Gabrielle Wittkop ouvre son calice aux parois de couteaux.

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Gabrielle Wittkop, Litanies pour une amante funèbre, préface d’Eric Dussert, collages de Gabrielle Wittkop sélectionnés par Nikola Delescluse, Les Editions du Vampire Actif, 2017

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