Jeanne Moreau vivante, par Yvonne Baby, romancière et journaliste

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Les amis de la mort annoncent la disparition de l’actrice et réalisatrice Jeanne Moreau, mais rien n’est plus faux, tant son visage éclate de beauté, d’intelligence vive et de malice, dès que nous songeons à lui.

Yvonne Baby, romancière (Oui, l’espoir, A l’encre bleu nuit, Nirvanah) et journaliste splendide, notamment en tant que rédactrice en chef du service Culture du journal Le Monde de 1971 à 1985, l’a rencontrée pour une revue japonaise au début des années 80.

Le texte qui suit, fruit d’une conversation entre deux grandes dames de notre temps, est inédit en français.

Merci encore à Yvonne Baby de m’avoir confié cet entretien précieux et hautement vivant, d’âme à âme, pour les lecteurs de L’Intervalle.

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« JEANNE MOREAU : AUTOPORTRAIT

Le sourire de Jeanne Moreau n’a pas changé. Il tempère la gravité, il souligne la voix musicale, il accompagne les souvenirs, puis, tout à coup, un éclat de rire ressuscite l’insouciante Catherine de Jules et Jim. Par elle, revient – le même allant, le même maintien gracieux – la Jeanne Moreau des années soixante, de la Nouvelle Vague, la comédienne qui a porté de tout son talent, si personnel, les tourments et les secrets de cinéastes illustres – Malle, Duras, Antonioni, Buñuel, Losey, Welles.

Mais les films, aujourd’hui, c’est Jeanne Moreau qui les fait. Avec cœur, avec passion, et avec une honnêteté qui lui donne la lucidité, elle en a réalisé deux en trois ans, Lumière (1976) et L’Adolescente (1979). Bientôt, elle ira en tourner un autre, en Australie. Elle prépare cette nouvelle aventure dans sa maison de Provence, à Préverger, où elle aime se retirer et travailler, en regardant le ciel.

Nous avons vu Jeanne Moreau à Paris, ses cheveux dorés étaient comme dénoués sur une soie légère. Pleine de vie, curieuse de questions, elle a répondu en prenant son temps, calme. Mais, toute à son film, on la sentait impatiente de quitter la ville et de retrouver ses collines.

 Ce qui me prend entièrement, c’est mon film, dit Jeanne Moreau. Je me suis beaucoup documentée, j’ai écrit différentes versions du récit. Puis, j’ai arrêté de jouer au théâtre et j’ai pu recommencer à zéro, riche de nouvelles réserves, que j’avais entre temps accumulées. Je pense tourner en Australie avec Robert de Niro, des acteurs anglo-saxons et la jeune fille de mon deuxième film L’Adolescente. Ce sera cette fois un film d’aventures, l’histoire de pionniers qui s’installent sur un continent inconnu. Parmi les futurs colons, qui vont se retrouver sur un bateau, il y a des « convicts » – un « convict » n’était pas obligatoirement un voyou.

Le lieu du film est indéterminé. J’ai choisi l’Australie, à cause de son immensité, c’est un pays géographiquement très étendu avec, seulement, treize millions d’habitants. J’ai fait ce choix aussi, car l’Australie n’est pas loin du Japon, et je voudrais profiter de l’appui technologique japonais. La légèreté et la qualité des caméras procurent aux techniciens et aux acteurs une plus grande liberté.

Ce film m’a entraînée vers des recherches passionnantes. J’ai étudié l’ethnologie, la botanique, la zoologie, je suis entrée dans le monde des insectes, des poissons. Grâce à tout cela, j’ai envie de faire un film exaltant, panthéiste.

Je n’en dirai pas plus. Vous savez, à cette étape du travail, on se sent un peu paranoïaque. Soudain, vous vous dites que tout le monde écrit le même sujet et votre cœur tombe dans les talons. Vous connaissez cette relation entre l’écriture et la parole. Il y a un moment où la parole vous aide à clarifier la pensée, et il y en a un autre où la parole dévore votre énergie. Et là, si on ne fait pas attention, on risque de tout perdre, comme on perd, au réveil, certains rêves qui nous ont frappé.

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J’aime Conrad, je l’ai lu très jeune. Du côté de ma mère, ma famille est anglaise, et les hommes sont des marins. Mon grand-père maternel était fou de Conrad, je crois même qu’il l’avait rencontré. Mon grand-père écrivait dans des revues maritimes, il avait acheté un bateau qui portait un nom magnifique « Windswept ». L’été, mon grand-père se louait avec son bateau et il donnait des cours de navigation. Il avait les livres de Conrad dans sa bibliothèque et je les ai tous lus en anglais. Je suis entièrement bilingue. Enfant, je parlais l’anglais avec ma mère, mes grands-mères qui se partageaient ma présence, et je suis allée à l’école en Angleterre pendant la guerre. J’avais onze ans, les voyages, la vie en mer, la découverte des îles me captivaient.

J’étais une petite fille de santé fragile, j’ai souffert de l’anémie, du rachitisme, toutes les maladies infantiles qui traînaient, j’y avais droit. Comme mes parents se sont aperçus que je travaillais bien à la maison, c’est là que j’ai fait mes études. Une école de religieuses m’envoyait des devoirs, je les faisais toujours seule.

La lecture a été l’un de mes premiers vices. Grâce aux personnages romanesques de mon enfance, j’ai fait l’apprentissage du monde adulte. Un monde dont j’ai découvert avec stupéfaction les passions, la grandeur, les bassesses, et dont la brutalité m’impressionnait. Je ne parle pas de psychologie, j’ai horreur de ces références à une psychologie routinière et simplificatrice, alors que la nature humaine nous réserve de telles surprises.

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Du côté de mon père c’est une autre aventure, plus restreinte. Tout ce qui touche à la nature, c’est une cousine de mon père qui me l’a enseigné. Là encore, j’ai appris la brutalité, et aussi la survie, le cycle des saisons, la condition des femmes à la maison. Ma mère ? Oh, ma mère a toujours été une rêveuse, elle refuse de voir ce qui la dérange. Elle s’est remariée avec un Anglais, elle habite près de Cambridge. J’y vais, puis elle vient. Ma mère me bouleverse, nous avons une relation très profonde. J’ai compris, par elle, que nous avons tous en nous une force instinctive qui organise ou détruit le sens de notre vie. La vie qu’on a, c’est celle qu’on s’est faite. Aucune femme n’est plus proche de moi que ne l’est ma mère, c’est ça surtout qui me fascine. Jusqu’à neuf ans et demi, j’étais enfant unique, j’étais le témoin solitaire de mes parents et de leurs difficultés de couple. Ils vivaient difficilement, mais l’un avec l’autre, et moi, je sentais bien ce qu’il y avait entre eux d’incompréhension, de chagrin. Même destructrice, leur passion les absorbait et ils n’avaient guère de temps à me consacrer. Jusqu’au bout, cette passion a occupé mon père, je le sais d’autant mieux que nous avons passé ensemble ses dernières années, et qu’il avait fait de moi sa confidente accidentelle. Dès mon enfance, et c’est rare, mes parents me sont apparus comme un couple, c’est-à-dire comme un homme et comme une femme. J’ai d’ailleurs un merveilleux souvenir de cette époque, merveilleux et terrifiant – notre vie est une aventure trop étonnante pour en écarter les douleurs.

Mon adolescence coïncide, elle, avec l’Occupation, avec mes premières révoltes, avec mon désir d’être comédienne afin d’échapper, pensais-je, au rouleau compresseur de la vie adulte. Mon père (il avait fait faillite en 36) était, pendant cette période, employé dans une brasserie de Montmartre. Prostitution, marché noir, j’ai pu observer tout ce milieu de veulerie et d’argent, j’ai vu comment des gens lâches se sont accommodés d’une situation nationale qui leur permettait d’assouvir plus facilement leurs besoins matériels. Dans ce climat, je rêvais de beauté, d’absolu, la lecture, la poésie incarnaient ma révolte, et m’ont menée tout droit à cette volonté de devenir une comédienne. A la maison, il n’y avait pas de livres, pas de radio. Ma mère faisait très joliment de l’aquarelle, j’en ai fait, ma mère brodait divinement, je brodais. En art, mes connaissances se limitaient à l’Angelus de Millet, reproduit sur les calendriers. Mon père avait pris mon éducation en main, et m’accordait les livres, c’était, pour lui, avoir la paix.

Au début, j’ai lu Lisette, La Semaine de Suzette, tous les journaux pour enfants. Puis j’ai lu toutes les sagas, les légendes. En vous parlant, je pense à un oncle, le frère de mon père. Il était la fantaisie même, il connaissait sept langues, dont le yiddish, il avait été cuisinier à la cour d’Autriche, et formé, comme mon père, par le compagnonnage. Je lui disais à cet oncle : « Je veux chanter, danser, jouer de la musique », et tout lui paraissait épatant. Il est mort lorsque j’avais dix ans, mais, lui vivant, il m’a approvisionnée en bouquins, il m’en apportait un nombre incalculable. A onze ans, le livre qui m’a le plus troublée, c’est Le Rêve de Zola. C’est à travers Zola que j’ai découvert la sexualité, fascinée et horrifiée. A propos de sexualité, mon père, un an avant, me dit un jour : « Je t’emmène, on va se promener ». Finalement, on entre dans un cinéma, mon père aussitôt s’endort et je vois d’un bout à l’autre La Bête Humaine de Renoir. J’étais dans un état, je n’ai pas dormi pendant plusieurs nuits. Vous imaginez mon père, si strict, et tout ça parce qu’il avait trouvé, ce jour-là, le temps médiocre, et qu’il n’avait même pas regardé ce qui était à l’affiche. Voilà, mais nous n’allons tout de même pas remonter ma vie, ça m’angoisserait.

C’est vrai, je reste fidèle à ce que j’ai éprouvé, ressenti, décidé dans mes années d’adolescence. A mon égard, je suis sans compromission, intolérante, je n’ai de tolérance que pour les autres. Cette position, qui n’est pas toujours facile, relève, pour moi, de l’instinct, et non de la morale.

Parfois, j’avance dans la vie avec inconscience et, bien qu’ayant eu, très jeune, l’expérience des vilenies – le monde en est fait – je me dirige vers ce qui est beau, j’octroie de la beauté à des choses, ou à des êtres qui n’en n’ont pas toujours. Prêter aux autres des qualités exceptionnelles, les parer des plumes du paon, ça a du bon. Ainsi, dans mon travail, j’atteins le meilleur des gens.

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Mon travail a plusieurs faces. Au théâtre comme au cinéma, si c’est moi la comédienne, ce n’est pas moi la « responsable ». Bien sûr, je choisis la pièce ou le film, mais ensuite, il ne me reste qu’à jouer, ce qui m’est le plus naturel. Je joue et je deviens un poisson dans l’eau – les seuls problèmes naissent de mon exigence perfectionniste. Plus les années passent, et plus cette exigence grandit. Au début, le jeu est un plaisir exhibitionniste, on se sent comme un yearling qui taperait des sabots, on rayonne, on projette, on sait qu’on va recevoir beaucoup. Plus tard, il est moins question de soi que des autres, et il faut donner. Avec n’importe quel texte, il faut aller vers la vérité. La vérité est la beauté parfaite, une beauté presque insoutenable, dans sa perfection.

La discipline du jeu, c’est ce que je nommerais le professionnalisme, au sens le plus normal. Puis quand, tout à coup, il s’agit de créer, et par exemple de s’enfermer pour écrire, alors c’est ça, le luxe. Mais il n’y a plus un producteur pour vous dire : « Soyez prête à telle heure ». Il y a toute une discipline à inventer, – ce n’est pas moi qui vais vous apprendre ces subterfuges, et ces tics d’organisation derrière lesquels on s’abrite avant de commencer.

Je ne suis pas ambitieuse. Je fais, parce que je dois faire, et je le dois, comme si c’était une dette. La vie m’a été donnée pour faire, et les avatars, les rêveries, les impulsions, les plaisirs font partie de ce qui m’alimente et m’enrichit pour y parvenir. Depuis l’enfance, j’ai une disposition au « day dreaming ». Appelons ça rêverie de jour, ce qui ne signifie pas rêvasser. Mais comment préserver notre « day dreaming » dans un monde où la réalité sociale est liée à cette obligation de produire, toujours produire ? Songez à Valéry Larbaud. Par sa naissance, il avait toute liberté matérielle, et il a voyagé, et il a « daydreamé », et il a écrit naturellement, sans se soucier de laisser une œuvre. Valéry Larbaud était en fait un amateur. C’est Orson Welles qui m’a dit un jour : « J’aime beaucoup ce mot, amateur, on y trouve le mot amour. » De tels propos sont à l’image de la carrière d’Orson Welles, cette fulgurante carrière dont on mesure aujourd’hui les prolongements et la profondeur. Sans doute, l’art cinématographique est un art coûteux, amis regardez ce qu’Orson Welles a enduré de ceux qui ont voulu l’emprisonner d’un carcan industriel.

Pour préparer les films dont je suis ‘auteur, je travaille d’une façon méthodiquement désordonnée. Je dévore, je suis disponible, et à l’écoute. Je deviens entonnoir, j’aspire ce qui passe, ce qui m’est nécessaire. Je vais chez mes libraires, je prends des livres, et aussi des livres d’art – peinture et photo. De là viendront probablement la tonalité émotionnelle de mon film, le parti pris de certains cadrages, le rythme proprement cinématographique. J’utilise des crayons-feutre de toutes les couleurs, et des blocs sténo Rhodia, à petits carreaux. Mes scénarios, je les écris sur des doubles feuilles volantes (à lignes) afin de pouvoir corriger, couper, recoller. Puis j’ai deux cahiers. L’un pour les personnages – particularités, détails biographiques, comportement, manière de se nourrir – l’autre pour le décor – extérieurs, intérieurs, accessoires. Et j’ai un carnet, couvert de notes anarchiques, de celles qu’on écrit en se disant : « Il ne faut surtout pas que j’oublie de mettre ça dans une séquence. » Ainsi se constitue une énorme documentation, très lourde, je la transporte dans une cantine toujours pleine, qui ne me quitte jamais. J’emporte tout à Préverger, en Provence, où je me rends en voiture, ou en train.

Préverger, c’est ma maison de famille, c’est le foyer que je n’ai pas eu, étant enfant. C’est une maison qui date de 1861, elle a des murs très épais, et des ouvertures relativement petites pour se protéger du soleil. A Préverger, il y a des fontaines, des chênes, des châtaigniers, un ruisseau, des prairies pour les moutons, et un grand horizon vallonné – avec un passage pour le vent d’Est et le Mistral. Le paysage est assez rude, la propriété isolée, il peut y avoir une sorte de violence, qui ne convient pas à tout le monde. Les oiseaux se réfugient chez moi, on ne chasse pas sur ma terre, et nuit et jour, il y a des prédateurs. Dedans, il y a beaucoup de bois, des feux, beaucoup de livres, et des objets que j’ai rapportés de tous les endroits où j’ai travaillé. Et il y a de bonnes couvertures légères, de bons lits pour mes amis qui viennent récupérer. La cuisine est très importante, vaste, faire la cuisine est pour moi une détente, une création où je peux donner libre cours à ma fantaisie.

Je travaille dans ma chambre, elle est blanche, et il y a un meuble vénitien. Pour écrire – avec un feutre léger, un Pentel – je mets des tables de bridge côte à côte et, de ma fenêtre, je vois la cime des arbres, une colline, le ciel. Je travaille quelquefois la nuit, vous connaissez ces instants où tout vous arrive, où la maison est endormie, et où on a l’impression qu’un monde s’ouvre à vous. Mais le matin, très tôt, ce n’est pas mal non plus.

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Chez moi, en Provence, je marche ou je me baigne. Je nage à six heures du matin ou au coucher du soleil, dans ma piscine – je ne vais pas à la mer, il y a trop de monde. Je n’aime pas les bains de soleil, je ne prends qu’un repas par jour, le soir, si j’ai bien travaillé. Mon goût pour la cuisine ? Vous savez, je suis née avec. Mon père et mon oncle, cuisiniers, se débarrassaient de la petite fille que j’étais en me permettant de tripoter des bols, des spatules, des œufs, du lait, et toutes ces choses que les enfants adorent. Je fais aussi mon pain, et je le fais même à Paris, sauf lorsque je joue au théâtre. Cette cadence – s’endormir à trois heures et ne se réveiller qu’à dix heures – va à l’encontre de ma nature. Etre au lit quand la vie a déjà commencé dehors, quand j’ai entendu claquer les volets de mon immeuble, c’est pour moi une sensation désagréable, une sensation aiguë de retard. Pour épargner à mes amis ce genre de chocs, j’ai fait mettre à Préverger des doubles volets et des doubles portes.

L’amitié m’est essentielle, amis je n’ai pas tellement d’amis, je les compte sur une main et demie. J’en ai de très longue date, c’est excitant de se dire qu’on a vu ensemble défiler les années, vingt ans, vingt-cinq ans, ou davantage. Je suis également disposée à accueillir des gens de qui je suis moins proche, j’ai trop ressenti moi-même la nécessité de me reposer dans une vraie maison. A Préverger, je peux toujours me retirer et travailler dans ma chambre. Je crois à l’énergie dépensée pendant le sommeil, et je tiens à la garder. Tous mes rôles, je les ai appris en dormant – après évidemment une lecture du soir et du matin. Ça me plaît que le travail et le repos soient enfermés dans un même lieu. On évite les fuites.

Je trouve que Paris est une ville très belle, mais je suis terrienne, et je n’aime pas y vivre tout le temps. J’aime être là où je fais quelque chose et, à Préverger, je peux toujours faire la cuisine ou les courses, je peux coudre ou broder, je n’ai pas besoin de produire. Je brode en ce moment une nappe immense, il me faut une heure et demie par fleur. Je dessine cette nappe au fur et à mesure que je la brode, j’ai inventé des fleurs de rêve qui s’entrelacent comme pour composer une plante grimpante.

L’amour, c’est l’air que l’on respire, la couleur de la vie, on ne peut pas exister sans. Toute dynamique naît de l’amour, pris au sens large, et j’ai chaque jour une relation d’amour, même avec des gens de rencontre. On n’aime, puis on n’aime plus, on s’expose donc à ne plus l’être, c’est ça, la tragédie, qui semble impensable entre parents et enfants. Car cet amour-là, c’est la durée, la permanence, et malgré nos crises personnelles et communes, malgré l’absence, je n’ai jamais douté de mes parents, de l’attachement qu’ils éprouvaient pour moi. Et si, plus tard, j’ai ressuscité de mes blessures, je le dois à l’équilibre de ma condition enfantine. Les cris, les hurlements, les massacres qui nous entourent n’expriment que des manques d’amour. Manques qui suscitent toutes formes d’insatisfaction, de peur. Un type a peur, il a un revolver, il vous tire dessus.

Avec les femmes, je me sens dans mon monde, nous sommes unies par une intimité organique. Et cette transformation, si particulière, que subit une femme, nous la partageons toutes, de l’intérieur. Vers l’âge de trente-six ans, j’ai eu une panique, une sorte d’angoisse existentielle, qui n’était pas liée – quoique j’y veille – au vieillissement. Puis ce sentiment a disparu, et maintenant je ne me vois pas et je ne vois pas les autres avec des yeux physiques. Je ne suis pas insensible, bien sûr, à la beauté, ni à la grâce, les amis je les perçois différemment et je recherche avant tout l’harmonie intérieure. L’expérience m’a appris que le reste suivra. Si je tombe dans un état de désordre, de frustration, de déséquilibre, mon corps me gêne, j’ai mauvaise mine, je prends cinq kilos. L’apparence n’est ici que le reflet de l’intérieur, qui, lui, ne va pas. J’ai envie de ne pas paraître mon âge, j’ai envie de paraître bien. L’évolution de son propre corps, quelle aventure ! Pourquoi chercher si loin dans les pays et dans les livres, quand nous sommes les témoins d’une métamorphose extraordinaire. Soit dit en passant, je récuse Fitzgerald lorsqu’il écrit : « La vie est une entreprise de démolition. »

Si on me parle de retraite, je bondis. La retraite, je l’ai souvent constaté, fait trop de victimes. Pour certains, c’est la carotte qui fait avancer l’âne, et dès qu’on a mangé la carotte, il n’y a plus qu’à se laisser mourir. Je le répète, la vie, c’est faire. Dites aux gens : « Faites », puis dites-leur : « Ne faites plus », et vous les mutilez, vous les tuez. A cause de la révolution technologique, de la fission de l’atome, parce que l’Homme semble avoir conquis l’espace, on tente de créer une notion d’immortalité. De cette manière, on nie la mort, on la planque, on substitue à la connaissance et à l’expérience, nécessairement associées à la longévité, le culte de la jeunesse et du corps. Cette attitude suicidaire me révolte : ainsi on limite la durée de la vie, et on empêche l’épanouissement de l’individu jusqu’à sa mort.

La seule immortalité, nous l’avons tous à portée de main : c’est l’art qui nous la transmet. Si nous l’acceptons, si nous acceptons la vie dans son mouvement, et dans sa totalité, alors peut s’installer en nous un calme intérieur. Ce qui importe alors, ce n’est plus ce qu’on voit et ce qu’on sait, mais ce qu’on est devenu et ce qu’on sent. »

Entretien d’Yvonne Baby avec Jeanne Moreau – texte inédit en français.

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(Merci à Rebecca pour sa belle retranscription)

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Yvonne Baby, Nirvanah, éditions Maurice Nadeau – Les lettres nouvelles, 2016

Lire dans L’Intervalle une chronique de ce livre

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Yvonne Baby, A l’encre bleu nuit, éditions Baker Street, 2015, 190 pages

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Yvonne Baby, Le troisième ciel, éditions Léo Scheer, 2010, 200 pages

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Yvonne Baby, Quinze hommes splendides, éditions Gallimard, 2008, 336 pages

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Yvonne Baby, La Femme du mur, éditions Gallimard, 2004, 176 pages

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Yvonne Baby, Gris Paradis, éditions Gallimard, 2003, 112 pages

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Yvonne Baby, Ma Mère et le ciel, très vite, éditions de L’Olivier, 1998

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Yvonne Baby, La vie retrouvée, éditions de L’Olivier, 1992

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Yvonne Baby, Kilroy, éditions Le Mercure de France, 1980, 180 pages

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Yvonne Baby, Le jour et la nuit, éditions Grasset, 1974

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Yvonne Baby, Oui, l’espoir, éditions Grasset, éditions Grasset, 1967

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Se procurer Nirvanah

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  1. Daujon dit :

    Juste magnifique! Tellement inspirant! La grande Jeanne pour l’éternité.

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