Tiens ferme ta couronne, ou la vision du daim blanc, entretien avec Yannick Haenel (6/8)

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Yannick Haenel, par Francesca Mantovani pour Gallimard

La publication d’un nouveau roman de Yannick Haenel est un événement, non au sens du tapage produit par le manège médiatico-littéraire, mais au sens d’un combat renouvelé contre le mal, et les possibilités de salut.

Dix ans après Cercle, voici de nouveau Jean Deichel, narrateur de Tiens ferme ta couronne, cherchant à rencontrer le réalisateur américain Michael Cimino pour lui confier le scénario qu’il a écrit, The Great Melville, un hommage à l’auteur de Moby Dick, le plus grand des romanciers, un prophète.

Roman ésotérique dont la dimension comique est une voie spirituelle, Tiens ferme ta couronne célèbre les noces du cinéma et de la littérature, soit une dimension de parole affectant profondément l’entièreté du réel.

Ecrire un roman d’envergure n’est donc pas, bien entendu, qu’une petite affaire personnelle, mais une façon de faire venir les éclairs dans un monde enténébré.

Pendant plusieurs jours, Yannick Haenel et moi discuterons de ce livre, dont l’importance s’avère d’ores et déjà considérable.

Regardez bien autour de vous, rien n’a changé, tout a changé.

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Cavalier d’Arpin, Diane et Actéon (Musée du Louvre)

Où avez-vous écrit votre livre ? Au cœur d’une forêt obscure ? A Paris ? Près d’un lac italien ?

Voilà la grande question, car on croit que les livres s’écrivent assis à une table, quand en réalité ils sont élaborés minutieusement dans des lieux qui n’existent sur aucune carte.

J’écris à la main, sur de petits cahiers. C’est un travail harassant car j’écris toujours plusieurs scènes en même temps ; et pour assembler ces morceaux d’écriture, je dois constamment avoir toutes les phrases du roman à l’esprit. J’ai mené l’écriture de ce livre chaque matin dans un café de mon quartier (qui s’est d’ailleurs incorporé aux phrases au point de devenir l’un des décors du roman).

Mais je l’ai aussi beaucoup écrit allongé chez moi au lit. Dans une chambre de 7 m2, que j’ai louée spécialement, où j’ai pu écrire dix heures par jour. Dans des trains. Et même dans un car : je me souviens d’avoir noté le discours complètement fou que prononce Léna Schneider devant le cadavre de sa sœur, une nuit sur mes genoux, à la lueur de l’éclairage de mon téléphone, dans un pullman, entre l’aéroport de Pise et Florence.

Mais ce ne sont que les conditions apparentes de l’écriture de ce livre. En vérité, je l’ai écrit ailleurs : au cœur d’une chasse, dans la forêt spirituelle. Dans un lieu où le combat entre Satan et l’Agneau se perpétue jusqu’au sang noir.

Une scène importante se déroule au restaurant alsacien Bofinger, puis votre narrateur se rend à Colmar. Quel est votre lien à l’Est ? On se souvient que Cercle (Gallimard, 2007) avançait jusqu’à la ville de Lublin.

Je viens d’une famille dont l’une des branches est alsacienne (d’origine allemande) ; et l’autre lorraine (d’origine italienne). Dans le roman, les jeux avec l’Alsace-Lorraine relèvent du clin d’œil autobiographique, mais aussi d’un tropisme plus profond, plus inquiet, pour l’Est. Colmar, c’est aussi pour le retable d’Issenheim, que je décrivais déjà, par la bouche de Grand Chapeau (alias Bernard Lamarche-Vadel), dans Introduction à la mort française.

Vous parlez de Cercle, que j’ai publié il y a exactement dix ans. Eh bien, les rapports entre Cercle et Tiens ferme ta couronne sont multiples ; et délibérés. Le narrateur est le même, mais il a vieilli, comme notre monde : en dix ans, Jean Deichel a vécu l’équivalent d’une vie. Son esprit s’est endurci, mais ses orientations spirituelles sont plus nettes. Il n’aime plus tellement sortir de chez lui, mais l’ivresse est encore son horizon : il met toujours le cap sur le libre — vers la poésie.

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Pourquoi avoir choisi de situer votre livre dans les années 1990 ? Pointel, le producteur, revient de Lodz, en Pologne, où il a rencontré son vieil ami le réalisateur Jerzy Skolimoski, « qui avait adapté récemment Ferdydurke de Gombrowicz », soit en 1991. Votre roman se déroule une dizaine d’années avant la mort de votre ami Bernard Lamarche-Vadel, qui s’est suicidé en l’an 2000. Le serveur du Bofinger est quant à lui un sosie d’Emmanuel Macron, ce qui est une façon d’inscrire le temps de l’écriture dans notre présent politique. Rappelons  que Michael Cimino est mort en 2016, et qu’il était devenu écrivain à la fin de sa vie.

Non non, le livre se situe aujourd’hui, en 2017 : il célèbre un anniversaire, le 23 septembre, qui est celui de mes cinquante ans. C’est un livre qui ritualise, de manière un peu kabbalistique, des dates, des périodes, des époques, en les mêlant selon la logique, assez loufoque je l’admets, de l’hallucination. C’est quand même l’oubli qui donne sa narration à ce livre : toute sa temporalité dépend d’un lendemain de cuite. On peut comprendre que le narrateur ne soit pas très précis avec les dates, mais ça se passe bel et bien aujourd’hui.

Il y a les attentats à Paris qui traversent le livre, et la mort de Cimino qui est intervenue en cours d’écriture, durant l’été 2016 (cette surprise douloureuse m’a donné la fin du livre, puisqu’en un sens Jean Deichel va chercher sa couronne auprès du vieux roi Cimino : la mort de celui-ci fait de mon narrateur le détenteur actuel de la couronne.) Bref, c’est raconté depuis 2017, année de mes cinquante ans ; pour autant, je ne saurais dire exactement quand cette histoire se déroule, puisqu’elle est tramée de retours en arrière, de parenthèses, de sauts temporels, de digressions, de souvenirs à l’intérieur de souvenirs, que je me suis amusé à intriquer les uns dans les autres, notamment dans la longue scène de restaurant chez Bofinger, et j’ai alors imité un peu, pour m’amuser, Potocki et son Manuscrit trouvé à Saragosse (mais aussi son adaptation par le génial réalisateur polonais Wojciech Has), où l’on n’arrête jamais de raconter une histoire qui en contient une autre, qui elle-même contient une histoire, etc.

Les attentats islamistes à Paris se sont déroulés durant l’écriture de votre roman, qui s’en fait l’écho. Que se joue-t-il selon vous « dans le ciel et sur la terre entre l’Islam et la Chrétienté » ?

Les attentats islamistes à Paris ont tué une centaine de personnes, mais vous savez bien qu’ils ont atteint chacun de nous. Les dégâts sont énormes en termes psycho-pathologiques, et en dessinant le territoire contemporain où mon roman inscrit ses aventures, il me semblait nécessaire, pour éclairer la folie du narrateur, de la connecter à celle qui a affecté les Français durant l’année 2015, et qui, en un sens, dure encore, et d’une manière que personne ne parvient à analyser exactement.

Il est évident que le site sacrificiel dans lequel nous vivons aveuglément s’est donné à voir jusqu’au vertige en quelques heures apocalyptiques. Quelque chose d’un combat du sacré à l’intérieur de lui-même opère à chaque instant ; que cela soit inaperçu par la plupart n’y change rien. J’ai imaginé quelques personnages, assez agités, et même bien allumés, qui s’en trouvaient complètement bouleversés, et je les ai fait parler sous l’emprise de l’alcool. L’un d’eux prétend que tout sur Terre n’est que le reflet de ce qui a lieu dans le ciel en termes destinaux ; et qu’en un sens les commandos d’assassins qui ne cessent d’attaquer des capitales occidentales sont mus par une guerre supra-sensible qui oppose la Vierge et Allah. Ces élucubrations, tenues par un pilier de bar (mais qui sont très sérieuses, et dont j’ai emprunté l’énoncé pour une part au grand mystique spécialiste de l’Islam Louis Massignon), alimentent la trame politique dans laquelle baigne la troisième partie du livre, où Jean Deichel cherche une sortie hors de l’enfermement contemporain — où il cherche à se réveiller du cauchemar de l’Histoire, pour le dire d’une formule bien connue.

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Vous avez créé le personnage de Tot, qui est peut-être une référence au dieu égyptien Thot dans son versant démoniaque. Que penser de la présence renouvelée dans les œuvres d’artistes et d’écrivains contemporains des dieux de l’ancienne Egypte ? Votre narrateur se recueille devant un autel formé notamment de papyrus. Vous écrivez : « La nuit, ma chambre ressemble à un tombeau : celui du pharaon dans sa pyramide. »

Tot, le voisin de palier du narrateur, est son absolu contraire ; c’est peut-être aussi son âme damnée. Il m’est arrivé de penser, en écrivant le livre, qu’il était avant tout la face refoulée, interdite, infernale de Jean Deichel : son initiateur noir. C’est à cause de lui que toute cette histoire arrive. Sans Tot, le narrateur s’enfoncerait paisiblement dans sa cinéphilie inoffensive ; la rencontre avec son double l’électrise, et le met sur la piste de la chasse, l’ouvre à cette nervure très spirituelle de l’existence, à travers un tournoi d’oblation qui va jusqu’à l’ordalie.

Tot incarne une polarité nihiliste, celle qu’articule la fascination pour le démon. C’est le mage noir de saint Deichel. Il lui exhibe ses armes à feu et l’initie au versant du mal. Mais pour Deichel, le véritable chemin implique une contre-effectuation : la carabine de Tot, il va chercher à en tirer des étincelles — à détourner les puissances qu’il y a dans le crime et les offrir à la lumière.

Alors, je ne sais pas s’il y a une dimension égyptienne dans ce livre, mais le narrateur gîte en tout cas dans sa crypte. Je m’étais figuré cet antre, dans le cours de l’écriture, de manière un peu mallarméenne. Ça m’amusait de faire Igitur au pays des chasseurs. Ce que le narrateur fabrique dans son repaire, en regardant des films de manière monomaniaque, relève d’un ésotérisme personnel — celui qui nous fait invoquer nos esprits en vue d’un bricolage sorcier. Chacun agit selon ses feux, en lançant une ligne favorable susceptible de répliquer aux embrasements d’hostilité qui le visent. Chacun fait venir les esprits pour soi, que ce soit à travers la prière ou en traçant des noms sur un mur.

Il n’y a plus aujourd’hui, sur cette planète, aucune différence entre le profane et le sacré ; il s’en suit — et c’est le versant généralement privilégié par notre époque — que tout est profane ; quant à moi j’en induis au contraire que tout est sacré. Ça ne veut pas dire que tout doit être respecté, ou que le monde est intouchable, ou que la morale enveloppe chaque respiration. Tout est sacré signifie que tout brûle d’un feu terrible, que tout fait signe à chaque instant, que la substance spirituelle du moindre détail imprègne des destins, déclenche des vocations, et alimente des libertés. C’est le climat de Tiens ferme ta couronne.

Propos recueillis par Fabien Ribery 

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Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, Gallimard, collection L’Infini, 2017, 350 pages

leslibraires.fr

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