Tiens ferme ta couronne, ou la vision du daim blanc, entretien avec Yannick Haenel (8/8)

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Yannick Haenel, par Richard Dumas, courtesy Galerie Polka, Paris

La publication d’un nouveau roman de Yannick Haenel est un événement, non au sens du tapage produit par le manège médiatico-littéraire, mais au sens d’un combat renouvelé contre le mal, et les possibilités de salut.

Dix ans après Cercle, voici de nouveau Jean Deichel, narrateur de Tiens ferme ta couronne, cherchant à rencontrer le réalisateur américain Michael Cimino pour lui confier le scénario qu’il a écrit, The Great Melville, un hommage à l’auteur de Moby Dick, le plus grand des romanciers, un prophète.

Roman ésotérique dont la dimension comique est une voie spirituelle, Tiens ferme ta couronne célèbre les noces du cinéma et de la littérature, soit une dimension de parole affectant profondément l’entièreté du réel.

Ecrire un roman d’envergure n’est donc pas, bien entendu, qu’une petite affaire personnelle, mais une façon de faire venir les éclairs dans un monde enténébré.

Pendant plusieurs jours, Yannick Haenel et moi discuterons de ce livre, dont l’importance s’avère d’ores et déjà considérable.

Regardez bien autour de vous, rien n’a changé, tout a changé.

Quelles parentés voyez-vous entre écriture et art cynégétique ?

C’est le sujet du livre — sa métaphysique, son arcane. Je suis un écrivain extatique, j’essaie d’ouvrir la réalité. La chasse, c’est la structure que j’ai choisie pour rejoindre la vision que ce livre devait disposer. C’est le lieu, entre la cible et le coup de feu, où l’indemne et l’enfer sont encore le même. Où la différence entre la vie et la mort est suspendue. C’est donc un espace où ne cesse de se jouer, d’une manière particulièrement cruciale, spectaculaire, ce qui anime l’écriture elle-même en tant qu’œil qui perce les frontières. Ce champ de tension entre vie et mort qu’est la chasse déploie un univers immémorial qui va chercher jusqu’à la grotte Chauvet, jusqu’à celle de Lascaux, d’où, mystérieusement, le narrateur semble parfois parler.

Je ne parle pas de la chasse comme prédation réelle (même si le personnage de Tot entraîne Jean Deichel, pour le souiller, dans une virée nocturne de mise à mort), mais de la constellation symbolique qui s’en déduit : j’ai agencé mon livre autour de cette couronne que forment les bois du cerf. La chasse dont je parle est mystique.

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Il y a, au départ, le daim blanc de la vérité dans la phrase de Melville ; puis ce daim se met à proliférer à travers des figures de cerfs qui ne cessent d’apparaître dans le livre comme des épiphanies de l’aléthéia. Dans le film de Cimino, le chasseur baisse son arme après avoir eu dans son viseur un grand cerf. Ce qui a lieu à travers cette abstention ouvre un espace sacré : celui où le crime se suspend. L’absence de crime est le sacré, pas l’inverse. Mais l’absence de crime existe-t-elle ? Comment l’obtenir ? J’envoie Jean Deichel souffrir dans ces parages pour avoir des lumières sur cette question. Il est initié à la chasse, mais sa manière de chasser s’arrête à l’instant de donner la mort. En réalité, s’il chasse, c’est pour faire affluer vers lui les autres chasseurs, pour voir la tête des tueurs — pour voir étinceler les mâchoires de la mort. Pour faire affluer du sacré, aussi : la chasse n’est que le nom infernal par lequel il dissimule son appartenance à une chevalerie spirituelle. Il est Actéon, épuisé, qui se repose sous un chêne ; il est au bord de cueillir le rameau d’or — ou bien il l’a cueilli depuis longtemps, ce qui lui a ouvert les portes du récit dans lequel il évolue. S’il chasse, c’est uniquement pour trouver la déesse : pour voir passer le daim blanc de la vérité — autrement dit le corps nu de Diane.

Ce que j’appelle la chasse, c’est ce qui sature criminellement le monde lorsque celui-ci est parvenu au bout de lui-même : il a franchi alors cette limite à partir de laquelle le mal est partout chez lui. Faire l’expérience d’une telle spiritualisation négative, c’est rencontrer la destruction. Alors la parole témoigne. Le récit accède à des abîmes. On chuchote dans le noir. J’écris pour atteindre ces états, souvent effrayants, où l’on se retrouve à hauteur de secret. Où le silence nous prodigue une délivrance.

Quand avez-vous aperçu pour la dernière fois le daim blanc ? La carabine Haenel se transforme-t-elle devant lui en pure écriture ?

J’ai aperçu le daim blanc en écrivant ce livre, qui sort tout entier de cette vision — qui en témoigne. Le roman que j’ai écrit a ceci de particulier qu’à la fois il cherche la vérité et en procède. Cette chose me sidère ; elle m’échappe. Je ne dis pas que j’ai trouvé la vérité, je ne dis même pas que mon roman l’a trouvée : j’observe simplement qu’en se mettant à sa recherche, il en vient.

Un feu blanc roule à travers l’écriture, qui gracie ce qu’il rencontre. Bien sûr que je n’ai pas tiré lorsque j’ai eu le daim dans ma mire. La carabine Haenel, je l’ai volée aux tueurs pour en avoir un usage blanc : avec elle, je trouve vite ma cible, mais c’est pour lui laisser la vie sauve.

Répéter l’instant où l’on ne tue pas, où l’on baisse le canon, c’est agrandir la respiration du sauf. C’est un acte absolument spirituel. C’est la figure de ce que j’écris.

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Quel est votre propre lien, personnel, familial, au crime ?

Votre question est effrayante, comme peut-être mon livre. Pose-t-on réellement ce genre de questions à quelqu’un ? Mais je vais y répondre : je suis innocent. Autrement dit, j’évolue dans une dimension sauve. Je ne dis pas que je suis sauvé, mais que le salutaire est avec moi. Tiens ferme ta couronne est ma manière de saluer la beauté, d’affirmer que JE SAIS saluer la beauté. Et que je le sais d’autant plus précisément que j’ai dû me débattre, pour y parvenir, dans des ténèbres qui lui sont contraires et ne visent qu’à l’anéantir.

Autrement dit, ce roman porte trace de tout ce que j’ai dû vaincre : lorsque le narrateur s’échappe de cet enfer pour se réfugier au milieu d’un lac, ce n’est pas qu’une métaphore. L’innocence exige d’avoir envisagé l’œil du crime. Personne ne peut se targuer d’être immunisé, personne ne parle en dehors de l’espèce humaine, laquelle est travaillée par le crime. En sortir implique une initiation, c’est-à-dire un face-à-face suivi d’un écart : une catabase. La littérature est le seul lieu susceptible de recueillir cette ambiguïté — de faire entendre la proximité de l’effrayant et du sauf.

Ce livre est écrit tout entier depuis la révélation du daim blanc : il est la trace de son impact hallucinatoire, narratif, métaphysique. Tiens ferme ta couronne est une histoire racontée par quelqu’un qui a eu la chance de voir la vérité passer comme un daim blanc effarouché à travers les bois — et qui témoigne de ce passage. Qui témoigne de la difficulté à rester fidèle à cette vision. Qui témoigne d’une tentative pour s’en rapprocher — pour coïncider, d’une manière folle, avec lui (cela s’appelle la mystique). Pour ne pas mourir d’en être séparé. Pour jouir de ce séjour auprès de la divinité.

L’opération du livre, vous l’avez compris, consiste à métamorphoser cette carabine qui porte mon nom en stylo-plume. À raconter la métamorphose du feu qui tue en feu qui sauve. À changer, comme diraient les mystiques juifs, le sang en encre. Dans Moby Dick, le jeune Ishmaël écrit : « Donnez-moi une plume de condor et apportez-moi le cratère du Vésuve comme encrier ! » Il trempe sa plume dans un volcan pour écrire son livre démoniaque ; et pourtant, le livre, à la fin, est immaculé. L’écriture est un feu roulant où l’on rencontre des monstres ; mais à l’intérieur du cauchemar, le feu est blanc, comme le pelage de l’animal  mystique.

Dans les arcanes de ce livre, il y a des choses inavouables, peut-être effrayantes : c’est un livre qui en dit long sur la nature des feux multiples qui embrasent mon âme. Il m’a semblé parfois, en l’écrivant, que j’étais assis à la table divine, et que Dieu et le Diable devisaient à mes côtés, à la fois pour m’enseigner et pour rire de moi. Je restais silencieux. Ce silence dure encore : il ne peut s’exprimer qu’à travers ce livre.

Le chasseur qui voit passer le daim blanc de la vérité dans la mire de sa carabine et s’abstient de tirer, c’est moi. Giordano Bruno fait de Diane une déesse de la Vérité : dans Des Fureurs héroïques, il qualifie son adepte de « chasseur d’âmes » : Actéon, c’est le héros de la connaissance. Je suis un chasseur d’âmes, je cherche l’illumination.

Si mon père et mon grand-père ont été militaires, si j’ai appris à tirer dès l’enfance, si j’ai intériorisé les rituels fantasmatiques de l’armée en passant mon adolescence dans un pensionnat militaire, je n’ai pas de rapport personnel, ni familial, au « crime », comme vous dites ! Et je vous rassure, si mon âme est ténébreuse, je n’ai jamais tué personne, mon père non plus. C’est même le contraire : je ressens très fortement, jusqu’à l’évanouissement, le crime autour de moi. Je trouve que le monde pue la criminalité. J’essaie de créer chaque jour des livres, des phrases pour conjurer le crime du monde.

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Athéna guide Ulysse. Diane est-elle votre déesse protectrice ?

Absolument, c’est elle — c’est Diane. Celle de Némi, la Diana Nemorensis : Diane du Bois. Elle n’est pas seulement, comme l’Artémis grecque, la déesse de la chasse et des forêts, mais aussi la protectrice des réfugiés. J’aime qu’elle soit farouche, dangereuse, et qu’encore enfant, assise sur les genoux de son père, elle lui ait réclamé la possession de toutes les montagnes, une escorte de nymphes afin de lui former des danses, et plusieurs noms. Elle a établi un mur entre les hommes et elle ; sans doute est-ce parce qu’elle les juge aberrants et médiocres, sans attraits ; franchement, je ne peux pas lui donner tort ! Sa virginité ne relève pas spécialement du refus : c’est juste que personne n’a réussi à sentir un peu son immense corps, à lever un à un ses voiles, comme dirait Rimbaud. Le voile de Diane est moins protégé par son arc et ses redoutables flèches que par la maladresse masculine, par l’inintelligence humaine : il faudrait à chacun l’équivalent du Poème de Parménide pour être guidé sur la voie de l’être et espérer rencontrer la déesse. Écrire, aujourd’hui, c’est encore et toujours chercher à s’orienter dans la tempête de l’existence, c’est naviguer à vue vers la jouissance de la vérité.

Quels rites mettez-vous en place lorsque vous écrivez ?

Il y a ceux qui motivent l’écriture : pour moi c’est un coin de banquette en velours rouge mité, joliment viscontienne, au fond d’un café silencieux du 20e arrondissement, à Paris. J’y suis été comme hiver, tous les matins (et si je n’y suis pas, je fais comme si j’y étais). Je me tiens là, immuable et concentré, comme se tenaient les adeptes à Delphes — à la place exacte où je peux recueillir la prophétie.

Les autres rites que je mets en place lorsque j’écris consistent avant tout à composer dans ma tête une aire sacrificielle, avec des noms. Puis à trouver le trajet entre ces noms. À tirer les flèches (je dis cela, bien entendu, en pensant à Diane et à son carquois).

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Isabelle Huppert, par Richard Dumas, courtesy Galerie Polka, Paris

Pour écrire Tiens ferme ta couronne, le rite consistait donc à trouver par exemple le récit pour passer de COLONEL KURTZ à ACTÉON, puis d’ACTÉON à MICHAEL CIMINO — ou l’inverse. J’ai dans ma tête un diagramme de noms qui confine à l’illisible : un labyrinthe. Écrire ce roman a consisté à trouver une voie viable à l’intérieur de cette forêt de noms, dont certains éclairent le chemin et d’autres l’obstruent. Ce casting nominal est en partie infernal, et relève de mieux en mieux, au fur et à mesure de l’écriture, de la faveur — du savoir qui sauve. Ainsi de la rencontre, au cœur de la nuit parisienne et de ses obstacles, entre le narrateur et Léna Schneider. Il faut un dalmatien, un aquarium entier de crustacés, deux moustachus bizarres, un producteur de cinéma, il faut Isabelle Huppert, et même un sosie d’Emmanuel Macron pour qu’enfin se déclenche une condensation narrative qui rende possible la rencontre féminine, celle qui fait dériver la dérive. « Quel drôle de chemin il m’a fallu pour arriver jusqu’à toi », comme on dit dans Pickpocket de Bresson. Il faut pas mal de sorcellerie pour faire surgir une lueur, inventer un personnage qui tienne le coup : il y a Cimino, qui est le Zarathoustra de la fin des images et l’incarnation de la consécration défaite ; il y a l’adepte Jean Deichel et son double infernal Tot ; il y a Anouk, la girl next door qui apporte Le Rameau d’or ; et il y a la déesse sexuelle, Léna Schneider. C’est un casting de film ou de comics. J’oubliais l’ami cinéphile très seventies, Guy le Cobra ; et Madame Figo ; la concierge, représentante invétérée de la Loi.

Quelle est la dernière phrase que vous ayez écrite sur votre cahier magique, qui est un livre de citations considérées comme des prières ?

J’ai puisé dans ce cahier toutes les citations du livre, celles aussi dont je parsème cet entretien. Je viens de l’ouvrir pour vous à la dernière page. Il y a une phrase que j’ai trouvée dans Glas de Derrida, et qui parle de l’hostie, de l’esprit, de la parole : « Penser l’être comme vie dans la bouche, c’est le logos ». Et puis une autre, tout de suite après, de Lacan : « Les dieux sont du réel. »

Pourquoi devrait-on mourir de voir les déesses nues ? Est-ce pour continuer à les voir que l’on décide de changer de vie ?

Oui pourquoi devrait-on en mourir ? Je refuse. Voir les déesses nues et ne pas en mourir, c’est le début de la vie nouvelle. J’ai organisé la mienne en fonction de ce défi.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, Gallimard, collection L’Infini, 2017, 350 pages

Un immense merci à Richard Dumas pour sa générosité.

Exposition Richard Dumas à la Galerie Polka (Paris), du 9 septembre au 28 octobre 2017

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Jean-Pierre Léaud, par Richard Dumas, courtesy Galerie Polka, Paris

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