La possibilité du mal, par Christophe Honoré, cinéaste, écrivain

[Clio Team] 1937 Magritte La Reproduction interdite, 81x65 cm

On ne sait jamais de quel côté, ni sous quelle forme, viendra le mal.

Les artistes sont en cela exposés qu’ils travaillent à leur propre mis à nu, ainsi qu’au dévoilement des grands et petits secrets formant toute l’armature de l’édifice social.

Un matin, Christophe Honoré, cinéaste, écrivain, trouve punaisé sur la porte d’entrée de son appartement parisien un billet contenant un message sibyllin : « Guerre et Paix : contrepèterie douteuse. »

Cette contrepèterie d’apparence enfantine est le début de l’enfer.

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Etre père et gay serait-il donc impensable, impossible, insupportable, pour certains, certaines ? Les opposants au mariage pour tous sont-ils avant tout les ennemis de quelques-uns, quelques-unes ?

Dans un texte adressé à son adorable petite fille (Orange pour le livre) intitulé Ton père, publié dans la belle collection dirigée par Colette Fellous au Mercure de France, Traits et Portraits, Christophe Honoré révèle en quatorze chapitres, stations d’une enquête menée seul, ou presque, la haine ordinaire, l’hypocrisie quotidienne, le fiel sous les sourires.

Il faut faire face, ne pas cogner sans cesse, puis, sans fléchir, rétablir la balance de la vérité, d’un seul coup, d’un seul bloc.

Voici donc un texte.

« L’enfant a mes yeux où la sclère l’emporte sur la partie teintée. Les sourcils noirs en chapeau de gendarme. Il a mes cernes bleus. Il a mes cuisses larges et mes épaules rondes et tombantes. Il a une mère dont je n’ai jamais été amoureux mais dont je suis l’ami. L’enfant est élevé en foyers séparés. Mardi et jeudi et samedi il dort chez sa mère. Lundi et mercredi et vendredi chez moi. Le dimanche est en alternance. Ce système de répartition établi depuis sa naissance est souple. Il s’aménage selon les obligations de nos vies professionnelles respectives. Sa mère et moi passons la majorité de nos vacances ensemble. Notre situation n’est pas clandestine. »

Le bonheur à deux, en famille, est souvent, aussi, outre l’affection, l’amour qui le nourrit, question d’organisation des emplois du temps.

Mais le mal guette, tapi sous le paillasson, dans les latrines, dans les bouches d’aération.

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Heureusement, apparaissent très souvent, à l’instant de la chute, des dieux tutélaires, des protections. Il s’agit pour Christophe Honoré des amis, artistes, esthètes, qui comme lui auront vu le monde, les corps, à travers la force des désirs homosexuels : le dramaturge Bernard-Marie Koltès, le réalisateur Cyril Collard, le critique de cinéma Serge Daney, le réalisateur Jacques Demy, l’écrivain, photographe et journaliste Hervé Guibert, le photographe Robert Mapplethorpe, le réalisateur Derek Jarman.

Tous sont présents dans le livre sous forme de photographie, tous sont morts du sida.  Amours douces, violentes et dangereuses. Le sperme, matière désirable, et redoutable.

« Je réalise aujourd’hui que j’ai vécu des heures de solitude, de nuit totale. Nous sommes le vingt et un février, il pleut, c’est la fin d’après-midi, ma fille est dans sa chambre et je m’efforce d’écrire ce que j’ai fait hier après avoir poursuivi un blouson de velours beige dans les rues du troisième arrondissement et c’est encore dans un état perplexe, comme ces périodes instables qui succèdent à des très courts sommeils et où on est incapable de distinguer ce qui fut vécu de ce qui fut rêvé. J’aimerais être honnête, rendre compte avec précision de mes actes, mais je suis impuissant à exprimer les idées insensées qui me firent alors rester debout, agir, persévérer. »

Livré structuré par des scènes de nature autobiographique – la rencontre d’une maman infecte à la sortie de l’école, une sœur cherchant à fuir le scandale, un père méprisant, la découverte de livres d’André Gide enveloppés d’excréments, l’enfance dans les Côtes-du-Nord, à Rostrenen, les années du lycée de Carhaix et du succès avec les filles, une séance de cinéma avec Orange, une expérience d’haptonomie désastreuse, la découverte du cinéaste Jean Epstein en Ganymède – et ponctué de flashes homo-érotiques, Ton père fait de l’entrecroisement des temporalités la chance d’y relever les signes et motifs d’un destin.

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« C’était une adolescence bretonne, orpheline, hétérosexuelle, homosexuelle, soit. Elle était aussi enthousiaste : dès que je couchais avec une fille, je ne rêvais que d’une chose, qu’elle tombe enceinte de moi. Plus j’excitais mes sens, plus je m’impatientais d’être père. Et quand j’ai admis qu’à mes yeux l’homosexualité était l’aventure la plus stimulante, jamais je n’ai attaché à ce constat le renoncement à la paternité. Jamais je ne me suis résigné, dit que c’était le prix à payer. Non, je me lançais dans la vie avec le double espoir d’enculer tous les garçons de la terre et de vivre entouré de mes enfants. Au milieu des rues ensoleillées, j’avançais au galop, droit et souriant, sans me tourmenter à l’idée que l’ombre qui se pressait devant moi était peut-être un intersigne. »

En France, c’est désormais le règne des attentats et de l’anonymat de la terreur.

Puis, de façon évidente, apparaît un visage, un nom. C’est celui, bien sûr, de la lettre volée, du coupable.

Vous n’en saurez pas plus, je vous laisse trouver votre route seuls. Rien n’est meilleur.

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Christophe Honoré, Ton père, Le Mercure de France, 2017, 192 pages

Site du Mercure de France

leslibraires.fr

Se procurer Ton père, de Christophe Honoré

(le lecteur aura reconnu dans le choix des images un hommage à Magritte)

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