La légende de Mina Loy, femme libre, par l’écrivain Mathieu Terence

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Après Le transhumanisme est un intégrisme (Le Cerf, 2016), De l’avantage d’être en vie (Gallimard, 2017), l’écrivain Mathieu Terence, décidément en pleine forme, signe chez Grasset une enthousiasmante biographique de Mina Loy, peintre et poétesse, femme suprêmement libre, dans la cruauté assumée de ses désirs.

L’exergue, emprunté à William Shakespeare (La Nuit des rois) est simple, prodigieux, il dit tout : « Car je suis sûr que le chagrin est l’ennemi de la vie. »

Epouse du colosse et poète et boxeur Arthur Cravan – disparu mystérieusement en novembre 1918 dans la mer du Mexique -, Mina Loy a connu les plus grands génies de son temps, James Joyce, Sigmund Freud, Marcel Duchamp, Ezra Pound, Gertrude Stein, William Carlos William, Francis Picabia, Colette, Isadora Duncan, Filippo Tommaso Marinetti, Arthur Rubinstein, Man Ray, Henri-Pierre Roché, Tristan Tzara, Fernand Léger, Constantin Brancusi, Joseph Cornell, tant d’autres.

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Du carcan de l’Angleterre victorienne (naissance) aux Etats-Unis des années 1960, la vie de Mina Loy est un arrachement perpétuel à ce qui tend à l’emprisonner, un refus des conventions et de toutes les formes de la normopathie sociale.

Ayant lu ses œuvres majeures dans une série de précieux volumes publiés par Olivier Appert aux éditions L’atelier des brisants, aidé de la romancière Linda Lê pour traduire ses textes indisponibles en français, Mathieu Terence, dont l’histoire ne dit pas encore s’il pratique assidument le noble art, a trouvé en l’artiste totale une femme à sa mesure.

Trop modernes pour désespérer totalement de leur siècle, ces deux-là fuient l’ennui, l’imposture et la bêtise de la mort.

Mathieu Terence fait s’éteindre son héroïne au premier chapitre (Aspen 1953). Nous sommes le 25 septembre 1966, c’était l’instant de la mort, à présent, en avant la musique !

Londres 1882 : survivre à l’enfance pour mieux ressusciter, découvrir en l’art une dimension spirituelle, apprendre la jouissance du corps, refuser qui proclame nous aimer pour mieux dépendre de nous. « Il y a ceux pour qui la vie est une folie et ceux pour qui elle est une sottise. Pour les créatures de l’espèce de Mina, la vie est une aventure qui est ce que chacun y met. »

Munich 1990 : fuir les mœurs anglaises, apprendre son art, s’enchanter du Jugenstile, ne pas jouer à la femme fatale (trop facile quand on est si jolie qu’elle), imposer son autonomie de pensée et de corps.

Paris 1901 : « Mina adopte le chignon négligé dont elle se coiffera toute sa vie. », « Elle pense que le XXe siècle ne produira rien de plus charmant, excitant et inquiétant que la jeune fille américaine . » Mina est enceinte. Mariage avec Stephen Haweis, un peintre raté (Mathieu Terence ne l’apprécie pas, et même pas du tout). Elle peint, devient Mina Loy. « Oda meurt d’une méningite deux jours avant son anniversaire. » Adultère. Mina attend son deuxième enfant. Avec Stephen, maintenir les apparences.

Florence 1907 : le couple est à Florence. Fréquentation de la colonie anglo-saxonne. « Sa solitude intérieure lui a trempé le caractère, qu’elle a bon, elle lui a bronzé le cœur, qu’elle a tendre, et le corps, qu’elle a sensuel. » Les amis du Caffé Giubbe Rosse. Stephen est jaloux, elle ne l’aime plus depuis longtemps. L’a-t-elle jamais aimé ? Naissance de Joella, puis de Giles, dont s’occupera la très bienveillante Giulia. Mina écrit maintenant de la poésie. Rencontre de Marinetti et de Gertrud Stein. « A ce moment-là, elle n’a aucune idée de la journée de Leopold Bloom que Joyce est en train de méditer entre Paris et Trieste. » Première Guerre mondiale. « Elle prône un dépucelage systématique à la puberté pour ôter des mentalités la notion de pureté indexée à la virginité. » Elle écrit Pig Cupidon, « d’une crudité sexuelle assumée avec naturel, sans souci de provocation ». Elle (phrases en italique dans le texte) : « Je suis la seule femme que je connaissance qui reconnaît que la guerre l’excite. Il me semble que cela va transformer notre psyché à tous. Ceux qui n’ont pas l’esprit ouvert vont être balayés. » On la juge pornographe. Le petit Giles la regarde : maman part aux Etats-Unis.

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New York 1916 : arrivée dans le futur. Beauté, élégance, amants. Rencontre des Arensberg, collectionneurs et mécènes. « On boit beaucoup, on se déshabille pour danser. » Marcel Duchamp « le vampire » est là. On prône et expérimente l’antimatrimonialisme. Elle, très lucide : « Duchamp médite la dégradation de la valeur artistique et la sophistication de cette dégradation, au moment du retournement de toutes les valeurs. » Mina Loy rencontre Arthur Cravan (Fabian Llyod), l’homme de sa vie. Des étreintes comme jamais. Giles et Joella grandissent loin. L’air à New York devient irrespirable : les nationalistes ont la main.

 Mexico 1917 : Installation dans la capitale du Mexique avec Arthur Cravan. Elle : « Notre vie consiste à marcher bras dessus bras dessous dans les rues. Que nous regardions avec avidité les conserves en vitrine des épiceries, que nous mangions dans une gargote, foulions les mauvaises herbes des trottoirs défoncés ou fassions l’amour, ne faisait aucune différence. Nous avions trouvé la source de l’enchantement. » Mariage. Pauvreté. Faim. Elle : « Tout ce qui nous restait était le désir féroce d’ouvrir le centre de l’un avec le centre de l’autre. » Elle est enceinte. Disparition en mer de son mari.

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Nulle part 1919 : Cravan introuvable. Ne pas se résigner à l’impossible. Retour à Florence, le ville est malade, il faut repartir. Manhattan. Carcan de la prohibition, mais il y a Pound, Joyce, Sylvia Beach. Elle commence Colossus, sur Cravan (œuvre inachevée). Fabienne, leur fille, lui procure une grande joie. Elle écrit de Joyce : « Le plus gentil des génies a l’air proche de la mort, avec la lassitude d’un homme qui a tant donné sans obtenir de réponse. » Vienne, Berlin Paris. Rencontre Freud, s’emballe pour la psychanalyse. Fréquentation de Jacques Rigaut qui lui rappelle Cravan.

Paris 1923 : New York est à Paris. Mort de Giles à 14 ans d’un cancer dans les Bermudes. Restent Joella et Fabienne. Elle : « Pour écrire un poème, il faut dix vies. » Elle, de père juif : « Je pense vraiment que nous serions dans une meilleure situation si le monde était gouverné par des artistes irresponsables, du genre à avoir des amis noirs, qui aiment les putains et se lèvent tard. »

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New York 1937 : Breton la décrit comme un « génie à l’état brut ». Henry Miller : « Il m’a semblé que je parlais à une âme ancestrale. Je ne crois pas qu’il y a quelque chose au monde qu’elle ne comprenne pas. » Elle : « Tomber amoureux est le tour de passe-passe qui donne à un être humain des proportions devant lesquelles s’effacent tous les points de référence ordinaire. » Elle peint sur des cartes routières. Ses filles la trouvent vraiment très excentriques.

Retour à Londres 1882 (chapitre XI), la boucle est bouclée, c’est désormais Mina Loy for ever.

Le livre de Mathieu Terence était nécessaire, comme un serment d’amitié au cœur de l’invivable.

Mina Loy l’a prouvé, il est possible de vivre le présent comme la plus belle des aventures.

9782246862680-001-T

Mathieu Terence, Mina Loy, éperdument, Grasset, 232 pages

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Un commentaire Ajoutez le vôtre

  1. Oreste dit :

    A signaler, la sortie des oeuvres poétiques complètes de Mina Loy au éditons Nous sous le titre « Il n’est ni vie ni mort » (septembre 2017)

    J'aime

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