Chercher sa place, la trouver, la perdre, par Raymond Depardon, photographe

SCOTLAND. Glasgow. 1980.
Glasgow, Ecosse, 1980 – © Raymond Depardon / Magnum Photos

Encore Raymond Depardon ? Oui, encore.

D’aucuns s’étonnent, s’énervent, de l’omniprésence médiatique du photographe et réalisateur Raymond Depardon, trustant les plus beaux espaces d’édition et d’exposition au grand dam de ses confrères moins fortunés.

Après soixante livres, vingt longs métrages, son esthétique serait connue, répétitive, lassante.

Quelle erreur ! Il y a en Raymond Depardon un continent inconnu, qui ne cesse d’appeler le regard, de le dérouter, de l’émerveiller.

Il ne s’agit pas avec lui d’aller vers le spectaculaire, ou l’épate, mais dans l’intimité de chaque situation, de chaque scène.

Des certitudes nées d’un métier parfaitement maîtrisé, certes, mais sur le fond un tremblement face à ce qui apparaît, une possibilité de mourir à chaque instant.

Il y a probablement chez Raymond Depardon cette sensation, constamment repoussée, de dernière image, comme s’il fallait être là avant que tout ne s’effondre totalement.

Une façon de témoigner de l’humaine réalité, oui, mais surtout d’errer parmi l’ensemble de ses représentations, humblement mais franchement, pudiquement mais sans fausse pudeur.

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Mauritanie, entre Oualata et Néma, 1986 – © Raymond Depardon / Magnum Photos

Parmi l’ensemble de ses publications, des ouvrages tels que Notes (1979) et Correspondance new-yorkaise (1981) indiquent une direction essentielle, un art de la distance, une mélancolie au contact d’un sujet heurté de plein fouet, mais demeurant insaisissable par le simple moyen de l’appareil photographique.

Ne rien attendre, tout accueillir, choisir, tout attendre.

Un très beau livre de nature rétrospective, comme un grand brassage des tempos et temporalités d’une vie, intitulé Traverser, accompagnant l’exposition éponyme présentée à la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris), lui est consacré par l’éditeur Xavier Barral. L’œuvre du photographe y apparaît dans sa superbe de cadrage et de solitude.

L’Histoire y est moins montrée comme un fracas de scènes inratables que comme une pulsation individuelle, une sorte de déphasage imposant un silence intérieur.

Précédé d’un long  entretien sur papier rose (comme un faire-part de naissance) avec Agnès Sire, Traverser offre aussi à Raymond Depardon le choix des mots autorisant l’étendue d’une palette verbale toujours très précise :  « Il y a une seule place, j’en suis convaincu,  il n’y a qu’une seule place pour faire l’image, quel que soit l’appareil. »,  « La seule façon d’arrêter les mauvaises pensées, c’est de faire de nouvelles photos, de nouvelles pensées… », « le remords me poursuit », «  J’ai toujours senti que parmi les trois temps, avenir, présent et passé, le pire pour moi est le présent. Bizarre pour un photographe. », « Je suis indépendant et paysan, c’est la culture transmise par mes parents, je n’ai pas de lien de subordination. », « Des chercheurs l’ont prouvé, avec le numérique la rétine perçoit moins de choses, donc il y a moins d’émotions. », «Je suis un peu comme ces nomades qui sont économes du mot. »,  «  Oui, j’ai peur des murs. Il y a eu un moment à Beyrouth où j’en ai eu ma dose du journalisme, ma dose de faire les guerres où je photographiais beaucoup les murs et surtout les hommes contre les murs. Les prisonniers, on les mettait contre un mur… », « Quel bonheur de découvrir Madame Bovary au Tibesti, mais surtout de constituer ta propre bibliothèque idéale et de lire entre deux photos ! »

S’imposent quatre thème majeurs, « la terre natale » (de la ferme du Garet à la France arpentée en tous sens), « les voyages » (mondes urbains, migrations, déserts), « la douleur » (guerres, famines), « l’enfermement » (les institutions de contrôle et de soin).

Ponctué de nombreuses citations du photographe, Traverser s’ouvre comme un livre à voir et à  lire, en profondeur.

« Le cadre, c’est l’élégance de l’image. »

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Prison de Clairvaux, Aube, 1998 – © Raymond Depardon / Magnum Photos

Traverser est certes un livre/exposition, mais c’est surtout une pensée en images, une méditation sur le temps et son il était, une archive du mystère d’être au monde, que l’on vive dans l’Ain ou au Tchad.

De l’école de Walker Evans, Raymond Depardon ne cesse d’aller et venir entre image-mouvement et image-temps, les plus réussies de ses photographies étant peut-être celles permettant de souligner la tension entre ces deux paradigmes, ainsi l’image d’un camion étendu sur le flanc dans le désert tchadien (Borkou, Tchad, 1979), ou celle de Marthe Depardon, assise dans sa cuisine nue, floue déjà, comme le présage d’une absence à venir (Marthe Depardon, ferme du Garet, Mission photographique de la Datar, 1984).

Ruralité, urbanité, désert. Picturalité, frontalité, et fraternité sans sentimentalisme.

Natures mortes et natures vives.  Des chaises dans un salon de coiffure (Nyamata, Rwanda, 1999) ou dans un bar bolivien (Bolivie, sur la route avant la Paz, 2005), et la survie en milieu hostile (Combattant phalangiste chrétien, Beyrouth, Liban, 1978).

Qu’elles soient en couleur ou noir&blanc, prises au Leica, à la chambre ou avec toutes autres sortes d’appareils, les images de Raymond Depardon témoignent surtout de la liberté farouche de leur auteur, toujours là et ailleurs, entre les murs et hors les murs, dans une relation sans frein à la variété des situations humaines et des paysages, connus, reconnus, perdus, retrouvés, bien davantage considérés  comme des énigmes que comme des évidences représentables – pourquoi l’art sinon ?

Comme l’écrivait Montaigne, faire l’homme et dûment.

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Raymond Depardon, Traverser, entretien avec Agnès Sire, éditions Xavier Barral, 2017, 260 pages – 138 photographies couleur et N&B

Editions Xavier Barral

Exposition Raymond Depardon à la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris), du 13 septembre au 17 décembre 2017, et à la galerie Lympia (Nice) du 1er mars au 30 juin 2018

Fondation Henri Cartier-Bresson

Galerie Lympia

Sortie en salle du film 12 jours, présenté hors compétition au dernier festival de Cannes, le 29 novembre 2017

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Se procurer Traverser

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