Monet collectionneur, une aventure de la volupté

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Madame Monet et son fils Jean, Pierre Auguste Renoir, 1874

Je suis peut-être sensible comme un premier communiant à l’instant du sacrifice (et pourtant), mais lorsque j’ouvre le catalogue consacré à la collection d’œuvres d’art du peintre Claude Monet (exposition à voir actuellement au musée Marmottan), j’ai la chair de poule, tant ce qui s’offre à mes yeux m’apparaît comme un trésor d’intelligence sensible capable de retourner en une fraction de seconde tout le mal du temps.

La couverture vaut manifeste, qui est un tableau de Pierre Auguste Renoir datant de 1892, Jeune fille au bain (actuellement conservée au Metropolitan Museum of Art de New York), vibrant de grâce, de délicatesse, de simple générosité.

Une jeune fille, oui, mais surtout une nymphe, une divinité rousse aux jambes duveteuses, un feu de couleurs et de sensations prêtes à exploser.

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Claude Monet peignant dans son atelier, Edouard Manet, 1874

La peinture appelle la caresse qui appelle la pensée.

Ceux qui aujourd’hui, contaminés par les prétentions cuistres des écoles de formation asservies à l’esthétique de l’art pompier contemporain, jugent un tel tableau mièvre, ou convenu, ou facile, ne peuvent rien comprendre à la volupté, qui est une révolution en acte, ici et maintenant, une ouverture du temps à tous les temps, et des sens à tous les sens.

On le sait peu, mais Monet, chef de file des impressionnistes, fut toute sa vie un collectionneur d’œuvres remarquables, s’entourant de dessins, sculptures, peintures signées Delacroix, Corot, Boudin, Jongkind, Manet, Caillebotte, Cézanne, Morisot, Pissarro, Rodin.

Pour la première fois, une exposition reconstitue cet ensemble d’une vie, les œuvres manquantes étant reproduites dans un ouvrage de très belle tenue scientifique publié par les éditions Hazan – Marianne Mathieu, conservatrice, et Dominique Lobstein, historien de l’art, sont aux commandes.

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La Mosquée fête arabe, Pierre Auguste Renoir, 1881

L’œil de Claude Monet est direct, exact, puissant, choisissant les œuvres qu’il rassemble comme autant de preuves de sensibilités majeures, selon un principes d’amitié inébranlable envers qui remodèle en profondeur l’émotion moderne.

Monet ne part pas à la chasse aux papillons (quoique), mais cherche avant tout à rencontrer des alliés fondamentaux, inspirants, géniaux.

Si la très grande peinture donne à ce point envie de vivre (et ne vous moquez pas des queues un peu stupides devant les portes d’expositions), c’est qu’en elle tout est désir, siècles de regards et d’expériences physiologiques uniques, et qu’elle est au suprême la manifestation concrète des merveilleuses singularités de la nature incarnées en chacun des noms importants de l’histoire de l’art.

La matière dessinée, colorée, est une matière informée, et hautement inflammable.

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Si l’on connaît le goût de l’ami de Clémenceau pour les estampes japonaises de Masayoshi, Hokusai, Toyokuni, Hiroshige (répertoire complet donné en fin de volume), on découvrira vraisemblablement avec stupéfaction l’étendue de sa collection, retrouvée par Marianne Mathieu et Dominique Lobstein dans un catalogue cherchant à être le plus exhaustif possible.

Achetés (Manet, Degas, Sisley), reçus sous forme de dons (des amis impressionnistes, Berthe Morisot, Camille Pissarro, Gustave Caillebotte) ou de trocs (avec Rodin par exemple), les tableaux que regroupe Claude Monet construisent l’espace ouvert d’un musée personnel exceptionnel par la qualité de ses choix.

La folie de peinture du maître de Giverny est une passion dévorante, elle est sublime. De l’argent ? Monet en gagne parfois beaucoup, énormément, pour très vite le dépenser, et le transformer immédiatement en surfaces colorées.

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Ariccia, palais Chiggi, Camille Corot, 1826-1827

Les marchands prestigieux se pressent, Vollard, Durand-Ruel, Boussot et Valadon.

La chambre de Monet devient une féerie permanente, dans la présence bénéfique des noms qui comptent.

Ce sont des gardiens, des veilleurs, des totems protecteurs. Delacroix, Corot, Boudin, Constantin Guys, Jongkind, Fantin-Latour, Manet trouent la nuit de leur présence. D’ailleurs, il n’y a plus de nuit, mais un continuum d’éblouissements.

Les Nymphéas sont déjà là, dans l’énergie de big bang concentrée, c’est-à-dire une victoire définitive contre la mort.

Vous achetez un lutrin, laisser respirer les pages d’un très beau livre. Regardez autour de vous, tout a changé, comme gagné par une ivresse sainte.

Passent là-bas, au loin, dans la rue, des personnages de Gustave Caillebotte au visage effacé. Les parapluies sont ouverts, il pleut, mais c’est pourtant la fête.

Tiens, je prendrais bien un bain avec Berthe Morisot.

Fermez les yeux, je me déshabille.

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Monet Collectionneur, par Marianne Mathieu et Dominique Lobstein, préface de Patrick de Carolis, éditions Hazan, 2017, 288 pages, 170 illustrations

Editions Hazan

Exposition Monet Collectionneur, au musée Marmottan Monet (Paris), du 14 septembre au 14 janvier 2018

Musée Marmottan

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Rue de Paris, temps de pluie, Gustave Caillebotte, 1877

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Se procurer Monet Collectionneur

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