De la plasticité du mot figura, par le philologue allemand Erich Auerbach

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Hans Holbein le Jeune, Allégorie de l’Ancien et du Nouveau Testament, 1535, huile sur bois, Edimbourg, Scotisch National Gallery

Figura, d’Erich Auerbach (1892/1957), est une œuvre d’exil, publiée pour la première fois sous forme d’article en 1938, alors que le critique et philologue allemand spécialiste de Dante, vit en exil à Istanbul.

Les éditions suisses Macula avaient publié cet important travail en 2003, mais le livre était introuvable. Le voici de nouveau disponible, c’est une chance.

La force du propos d’Auerbach est de penser le mot d’origine latine figura à l’articulation des deux Testaments, entre loi mosaïque et foi chrétienne, selon le paradigme paulinien « figure-accomplissement-préfiguration-confirmation », la venue du Christ donnant tout son sens au corpus juif (hypothèse riche).

Mais, précise Diane Meur en préface, « il ne s’agit pas seulement, dans ce petit livre, de sémantique et de théologie. Ce qui fait sa force, et explique la fascination qu’il a notamment pu exercer sur un Carlo Ginzburg ou un Giorgio Agamben, c’est qu’à chacun de nous, lecteurs modernes réfléchissant sur l’histoire, il donne à penser une problématique élémentaire et infinie : celle de la rupture et de la continuité. »

Lucrece
Lucrèce

Mot apparu pour la première fois chez Terence, figura désigne un objet façonné, une forme concrète. Souvent associé, par euphonie, à l’adjectif nova, le terme évoque d’emblée l’idée de « mutation dans la permanence ».

Repris ensuite par Varron, Lucrèce et Cicéron, il est utilisé chez l’auteur du De natura rerum pour édifier sa belle théorie des simulacres envisagés comme des « membranes » flottantes, aériennes, telles des pellicules d’images échappées de corps réels.

Sensibles à la dimension plastique de l’existant, les poètes ont aimé cette intuition, les notions de copie et d’original n’étant au fond que jeux infinis de métamorphoses.

S’emparant de ce mot, les Pères de l’Eglise en font une « figure des événements à venir » (Tertullien), un présage, tendant à considérer l’Ancien Testament comme la promesse des Evangiles (Origène, Augustin), l’interprétation figurative étant nourrie de l’idée de l’opposition entre Loi et grâce/foi.

Sans pour autant rejeter la valeur historique des faits rapportés dans l’Ancien Testament, celui-ci est ainsi à comprendre essentiellement en termes d’annonciations, étant considéré que « la divine Providence ne connaît pas de distinction de temps ».

On retrouve dans le figurisme tel que mis en œuvre dans l’ensemble des pratiques de piété, objets de culte et œuvres d’art chrétiennes au Moyen Age le prolongement de la notion de figura vécue comme vérité, le poète Virgile apparaissant dans le vaste chant dantesque comme le symbole du poète-prophète affirmant/découvrant/créant/révélant l’ordre juste.

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Gustave Doré, Dante et Virgile

Le verbe des plus inspirés, des poètes au sens le plus large, peut dès lors être entendu, cela est merveilleux, comme voix de vérité, l’artiste incarnant depuis Dante, Auerbach en fait l’objet de ses plus belles recherches, le premier des princes.

Quelle différence alors entre royaume terrestre et harmonie céleste ?

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Erich Auerbach, Figura, La Loi juive et la Promesse chrétienne, préface de Diane Meur, postface Marc de Launay, Editions Macula, 2017, 142 pages

Editions Macula

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