Joyeux, décalé et lucide

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Une atmosphère de menace et de stupeur.

Une sensation d’étouffement.

Un mystère qui persiste.

Des voix.

L’impression obsédante d’un mal métaphysique de nature monstrueuse, d’une méchanceté fondamentale (mais quelle faute expier ? De toute façon, les derniers Indiens ont été massacrés, laissant enfin place à la civilisation), comme si la terre elle-même (les prières sont impuissantes) souhaitait expulser les humains, les exterminer.

Nous sommes en 1887, à Trenque Lauquen, dans la province de Buenos Aires. Une dune s’est levée, ravageant tout sur son passage.

Matias Crowder, Argentin comme le pape François, est un conteur de grand talent. Son récit, La Dune,  intrigue constamment.

Vous en dire plus ? Non, lisez-le vite, puis reprenez-le avec lenteur.

Entretien préliminaire avec Christophe Sedierta, fondateur de la maison d’édition La dernière goutte, et découvreur de cette pépite.

Votre maison d’édition, La dernière goutte, existe depuis 2008. Quel bilan faites-vous après huit ans de travail ?

En huit ans, il y a eu beaucoup de plaisirs, stress, découvertes, surprises, déceptions, rencontres formidables.

Faut-il comprendre le choix de votre nom comme une volonté de dépassement des limites ?

C’est un nom qui autorise de nombreuses interprétations et c’est très bien comme ça. C’est avant tout le résumé d’un état d’esprit, à la fois joyeux, décalé et lucide.

Votre maison d’édition est implantée à Strasbourg. L’extraterritorialité, si l’on considère encore Paris comme le centre du jeu, est-elle une force ?

Cela permet d’observer la comédie humaine en gardant une distance raisonnable.

Quel est votre lien avec d’autres maisons d’édition, Le Sonneur par exemple ?

En huit ans, nous avons tissé des liens d’amitié avec plusieurs éditeurs dont nous nous sentons proches, avec qui nous partageons certaines valeurs, certaines visions du métier d’éditeur. Il y a une véritable solidarité dans ce petit cercle. Cela permet d’échanger, de découvrir, de trouver ensemble des solutions à certains problèmes, de se refiler des tuyaux, etc. Bref, des rencontres particulièrement enrichissantes. Quant aux éditions du Sonneur, il s’agit sans doute de l’une des plus belles rencontres que nous ayons pu faire grâce à La dernière goutte.

La Petite Librairie de Brest vous a mis à l’honneur en mars 2015. Le réseau des librairies indépendantes est-il nécessaire à votre survie commerciale ?

Pas nécessaire : indispensable. Sans le travail des librairies indépendantes, sans la curiosité et l’engagement de ces libraires, aucune petite maison d’édition ne pourrait survivre. C’est très souvent grâce à ces libraires que les lecteurs découvrent qu’il existe une autre offre que celle à laquelle on les habitue dans les grandes chaînes et dans les librairies aux tables uniformisées ou dans les médias dépourvus de toute curiosité.

Comment faites-vous pour tenir financièrement ? Quel est votre modèle économique ?

Ce sont des questions que je me pose chaque jour…

Nous sommes deux à nous occuper de La dernière goutte et nous avons tous les deux un autre métier. Financièrement, nous ne dépendons donc pas de la maison d’édition pour avoir un revenu. Cela laisse plus de liberté, même si ce n’est pas toujours facile à gérer au niveau du temps. Ça a aussi une incidence sur l’activité éditoriale : nous n’avons pas l’obligation de publier des livres uniquement pour en tirer un revenu.

Vous avez publié une quarantaine de titres. Sur quoi repose l’unité de votre catalogue, vous qui aimez « le verbe, les mots, ce qui claque, ce qui fuse, ce qui gifle et qui griffe et qui mord » ?

Ce qui m’intéresse dans un livre, c’est une vision du monde. Notre ligne éditoriale privilégie les raconteurs d’histoires mariant l’élégance et l’irrévérence, mais aussi la truculence, la poésie et l’espièglerie. Par-dessus tout, nous aimons les voix sincères, les univers ciselés, les écritures qui tout en étant travaillées ne sont pas factices, les empêcheurs de penser en rond et les univers sombres qui s’aventurent vers l’ironie ou le franchement hilarant. Il y a des éditeurs qui cherchent à publier des livres que les lecteurs attendent (comme si on pouvait savoir ce que les lecteurs attendent…). Cela conduit au conformisme, au nivellement de l’imaginaire, des rêves et de la pensée. Je ne vois vraiment pas l’intérêt de faire ce métier si c’est pour proposer en littérature l’équivalent du fast-food. C’est tout le contraire qui m’intéresse, d’abord en tant que lecteur, puis comme éditeur : j’aime être dépaysé, voire sérieusement remué par une phrase, un style, des images, une histoire. Ce qui compte, c’est le plaisir et j’espère que les lecteurs qui s’intéressent aux livres que nous publions en éprouvent autant que nous.

Vous publiez quasi exclusivement des auteurs étrangers. Pourquoi ? Comment viennent-ils à vous ?

C’est avant tout par goût personnel. J’ai toujours lu beaucoup plus d’auteurs étrangers que d’auteurs français. Peut-être parce qu’ils répondent mieux à l’envie que j’ai qu’on me raconte des histoires, qu’on me fasse découvrir autre chose, qu’on me bouscule.

Comment ces livres viennent à nous ? Pour certains, nous les découvrons au hasard de nos recherches, de nos lectures, de conseils d’amis ; pour d’autres, ce sont des traducteurs qui nous les proposent.

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Avec La Bombe, livre tiré quatre fois déjà, et La Vie et Les confessions d’Oscar Wilde, publié récemment, vous faites découvrir en France l’auteur américain Frank Harris. Comment le présenter ?

C’est un personnage assez fascinant. Journaliste, écrivain, patron de presse, mondain, intellectuel engagé, grand voyageur, il était très connu à l’époque (entre 1890 et 1920, surtout). Dans son livre intitulé Mon tour du monde (publié aux éditions du Sonneur), Charlie Chaplin, qui l’a bien connu, lui consacre de belles pages où il dit toute l’admiration qu’il a pour l’homme et l’écrivain. Frank Harris a écrit beaucoup de nouvelles, des essais (notamment sur Shakespeare), ainsi que quelques romans et de nombreux portraits d’artistes et d’hommes politiques. Il a fréquenté les hommes et les femmes les plus importants du monde des arts et de la politique, et il était ami avec nombre d’entre eux, dont Oscar Wilde, George Bernard Shaw ou H. G. Wells, pour n’en citer que quelques-uns. Mais c’est aussi quelqu’un qui avait un ego assez développé, exubérant, et qui avait le sens de la mise en scène de sa propre vie. Quand il meurt en 1931, à Nice, il est malheureusement déjà tombé dans l’oubli.

La Bombe est d’ailleurs votre plus gros succès de librairie ? Comment l’analysez-vous ?

Pour l’heure, c’est La Bombe de Frank Harris qui arrive en tête de nos meilleures ventes. Il y a eu un engouement pour ce livre de la part des libraires et des lecteurs, sans doute à cause du talent de conteur de Frank Harris et des thèmes qu’il aborde dans ce roman : c’est l’histoire d’un jeune allemand assez cultivé mais sans un sou qui débarque aux Etats-Unis au début des années 1880, croyant qu’il pourra s’épanouir dans ce pays où, dit-on, tous les rêves peuvent se réaliser. Il va vite déchanter et, de New York à Chicago, il va découvrir la tragique condition des ouvriers, surtout quand ils sont, comme lui, immigrés (européens, pour l’essentiel). Il va alors s’engager dans les mouvements ouvriers qui réclament une amélioration des conditions (assez abominables) de travail et qui luttent, notamment, pour obtenir la journée des 8 heures. Jusqu’au jour où, le 4 mai 1886, à Chicago, un meeting syndical est, une nouvelle fois, violemment réprimé par la police et qu’une bombe explose, tuant et blessant plusieurs policiers. Ce sont ces événements et leurs suites qui sont à l’origine du 1er Mai. Ce qui est assez fascinant, et sans doute inquiétant, c’est que ce que Frank Harris décrit dans ce livre publié en 1908 est d’une actualité assez troublante : la condition des travailleurs, les injustices, le discours des dominants, la presse aux ordres des puissants, le mépris pour les immigrés (des Européens, dans ce cas ; ça change…), la répression de la contestation, la violence qui répond à la violence, tous ces thèmes extrêmement bien traités par Frank Harris trouvent un écho aujourd’hui car tous les jours, nous sommes soumis à des discours sur l’absence d’alternative, à la critique des mouvements sociaux (rendez-vous compte, un directeur des ressources humaines s’est fait déchirer sa chemise et des ouvriers ont séquestré le directeur de leur usine pendant plusieurs heures, c’est abominable !), à la pensée molle, aux dogmes néolibéraux et réactionnaires. Et puis, il y a autre chose encore dans le livre de Frank Harris : une soif de justice, un sens de l’engagement et de la fraternité. Je pense que les lecteurs de ce roman ont été touchés par ces thèmes. Et je trouve ça plutôt rassurant et encourageant.

Avec La Bombe, aimez-vous travailler, à l’instar d’Howard Zinn, au dévoilement d’une autre histoire de l’Amérique, plus sociale, plus révolutionnaire qu’on ne le croit généralement ?

Ce n’était pas l’objectif à lorsque nous avons publié ce livre et ça ne l’est pas devenu depuis. D’autres éditeurs font très bien ce travail important. Et puis, ce qui m’intéresse au premier chef, c’est la fiction, qu’elle puise son inspiration dans l’Histoire ou pas.

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Que pensez-vous de l’exergue extraordinaire de La Vie et Les confessions d’Oscar Wilde : « La crucifixion du coupable est encore plus effrayante que celle de l’innocent. Que savons-nous de l’innocence, nous autres hommes ? » ?

C’est un beau sujet pour un devoir de philo.

Faisant la biographie d’Oscar Wilde, qui lui dédia sa pièce Un mari idéal, Frank Harris, journaliste autant que conteur de grand talent, n’écrit-il pas aussi sur lui-même ?

Oui, c’est évident. On retrouve ce que je disais un peu plus haut sur Frank Harris et son sens de la mise en scène de sa propre vie. En même temps, c’est assez logique puisque le livre sur Oscar Wilde est avant tout l’histoire d’une profonde amitié entre les deux hommes. Mais ce qui est également intéressant avec Frank Harris, c’est la finesse de ses analyses de l’âme humaine, des rapports sociaux, des enjeux de pouvoir. Et aussi son ton souvent ironique voire sarcastique. Il a le sens de la formule, comme on peut le voir dans La Bombe et dans La vie et les confessions d’Oscar Wilde. Ce qui m’intéresse, c’est son sens de l’engagement, ses prises de position assez tranchées, sa dénonciation des injustices et son talent de conteur.

Comptez-vous publier d’autres merveilles de cet auteur très méconnu en France ? Quelle est sa réception dans les pays anglo-saxons ?

Ses œuvres sont tombées dans l’oubli dans les pays anglo-saxons également. Pour ma part, je travaille sur d’autres textes de Frank Harris, mais ce n’est encore qu’à l’état de projet. Il était très apprécié pour ses nouvelles et admirait Maupassant. Georges Bernard Shaw disait d’ailleurs de lui qu’il était supérieur à Maupassant « car il ajoute quelque chose de shakespearien au caractère de ses personnages ». Si j’aime beaucoup les nouvelles, c’est malheureusement un genre peu apprécié en France et les recueils peinent à atteindre les lecteurs. C’est dommage : bien des nouvelles valent mieux que les romans bavards qui sont souvent proposés aux lecteurs. S’il y a un projet concernant Frank Harris qui m’amuserait beaucoup, ce serait de republier son autobiographie intitulée Ma vie et mes amours : quatre volumes dans lesquels il revient, avec son sens de la mise en scène, sur sa vie et ses aventures sexuelles. A l’époque, le livre avait été interdit dans plusieurs pays, dont la France, avant que sa publication soit finalement autorisée. C’est surtout une œuvre qui fourmille de portraits et d’anecdotes sur des événements et des personnages qui ont marqué l’histoire culturelle et politique de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Mais même si on trouvait les moyens de republier ce texte, est-ce que cela intéresserait encore quelqu’un de nos jours ?

Vous avez révisé, avec Anne-Sylvie Homassel, la traduction de La Vie et Les confessions d’Oscar Wilde. Traduisez-vous vous-même ?

Nathalie a traduit plusieurs livres et travaille sur d’autres traductions. Mais ce n’est pas mon cas. Pour ce qui est du livre sur Oscar Wilde, il a été publié en France en 1928 et n’était plus disponible depuis très longtemps. J’ai repris la traduction de l’époque, qui est excellente, et j’en ai revu certains passages. En comparant les versions française et anglaise, je me suis rendu compte que plusieurs passages, parfois assez longs, avaient été laissés de côté par les premiers traducteurs du livre. J’ai alors demandé à Anne-Sylvie Homassel, traductrice talentueuse, avec qui nous avons déjà travaillé sur Enfer ! s’écria la duchesse de Michael Arlen et sur La Bombe de Frank Harris, de traduire ces passages. Comme d’habitude, elle a fait un travail admirable.

Bacchiglione blues, de Matteo Righetto, a été le coup de cœur de nombreuses librairies ces derniers mois. Comment comprenez-vous cet engouement ?

C’est un roman noir qui va à cent à l’heure, dans la tradition du roman populaire et du pulp américain, avec beaucoup d’humour (souvent d’un goût douteux qui n’est pas pour me déplaire) et d’action. C’est à la fois du divertissement très bien mené et une réflexion sur l’état d’une société. C’est aussi très cinématographique, une sorte de croisement entre les frères Coen et Tarantino. En même temps, ça se voit que Matteo Righetto s’amuse beaucoup en écrivant le livre et son plaisir est communicatif.

Avez-vous encore le temps de lire d’autres titres que ceux que vous publiez et des manuscrits que vous recevez ?

Oui, c’est vital. Sans ces lectures, j’aurais l’impression de vivre en vase clos. J’aime découvrir ce que publient les autres et suivre les conseils de mes camarades éditeurs quand ils me disent : « Tiens, j’ai lu ça, c’est excellent, tu vas voir. » J’ai fait de très belles découvertes grâce à eux.

Qui sont les éditeurs qui pour vous constitueraient un modèle ?

Je ne réfléchis pas en me référant à des modèles. Pourquoi créer une maison d’édition si c’est pour suivre, « faire comme » ? Les temps ont beaucoup changé depuis que les éditeurs aujourd’hui prestigieux se sont lancés. Et puis, nos moyens restent très modestes. En revanche, j’admire un catalogue comme celui des éditions Christian Bourgois, sans doute parce que je suis avant tout lecteur de littérature étrangère.

Qui rêvez-vous de publier ?

Des auteurs qui me feront vibrer. Sinon pourquoi publier des livres ?

Propos recueillis par Fabien Ribery

Frank Harris, La Bombe, La dernière goutte, 2015, 302p

Frank Harris, La vie et les confessions d’Oscar Wilde, La dernière goutte, 2015, 548p

Matias Crowder, La Dune, traduit de l’espagnol par Vincent Raynaud,  La dernière Goutte, 2016, 104p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue indépendante Le Poulailler

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