Mat Jacob, l’insurrection des hommes de maïs

Si le soulèvement des Indiens autonomistes du Chiapas fait partie de la légende, il importe désormais de revenir, vingt-deux ans après leur insurrection, sur l’histoire d’une lutte à bien des égards exemplaire (non-violence, autogestion, solidarités à tous les niveaux).

Après avoir lu Ya Basta de l’énigmatique sous-commandant Marcos, Mat Jacob, photographe, part en 1995 au Mexique. Il y retournera souvent.

Un livre publié par les éditions Actes Sud (collection Photo Poche), précisément annoté, témoigne de ce compagnonnage au long terme avec le peuple indien, Chiapas, Insurrection zapatiste au Mexique.

L’Histoire peut aussi s’écrire en images.

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Troupes de l’EZLN (Armee zapatiste de liberation nationale) Foret Lacandone. Chiapas, Mexique. 07/1995.

Rencontre avec Mat Jacob, prix World Press Photo 2002.

Mat Jacob, on vous connaît peut-être comme photographe cofondateur de l’agence Tendance floue. Quels en sont les principes esthétiques, voire politiques ?

Tendance Floue est un collectif de treize photographes. Nous revendiquons une certaine pratique de la photographie depuis vingt-cinq ans. Nous cherchons des espaces de liberté pour la création autant dans le travail individuel que collectif. Autour de la table de réunion, nous parlons beaucoup, nous y perdons beaucoup de temps, nous buvons pas mal, nous gagnons très peu d’argent et nous n’avons rien trouvé de mieux pour vivre notre métier.

Vous avez documenté sur plusieurs années la lutte des Indiens du Chiapas au Mexique, où vous vous rendez presque chaque année depuis 1995, soit un an après le soulèvement du 1er janvier 1994. Quelles furent vos premières impressions dès votre arrivée en ces terres insurrectionnelles ? Pourquoi avoir décidé de vous rendre au Chiapas ?

Fin 94, j’ai lu le livre de Marcos, Ya basta, qui rassemble des communiqués militaires, des contes d’inspiration maya, des textes poétiques et politiques. Dans le même temps, j’ai découvert le documentaire de Carmen Castillo, La véridique légende du Sous-commandant Marcos. J’ai été séduit par la manière dont les zapatistes revendiquaient leurs droits et faisaient de la politique, et avec quel talent ils utilisaient les technologies et les modes de communication modernes depuis les montagnes isolées du sud-est mexicain. Ça m’a questionné. Je suis allé voir.

Peut-on dire en mars 2016 que l’insurrection zapatiste, d’inspiration guévariste, est un franc succès ? Comment décrire les contours du zapatisme version sous-commandants Marcos/Moisés ?

Aujourd’hui après plus de vingt ans d’insurrection, ils ont créé des zones autonomes après avoir rompu tout contact avec les structures politiques de l’Etat mexicain. Ils ont créé leur instance de gouvernement,  construit des écoles, un système de santé et, paradoxalement, le drapeau mexicain flotte aux côtés des slogans zapatistes. Ils ne demandent pas l’indépendance, ils demandent le respect de droits et cultures au sein d’un gouvernement qui s’avère incapable d’honorer les accords de San Andres, signés en 1996.

Les luttes au Chiapas ont-elles inspiré d’autres mouvements de résistance dans le monde ?

On a découvert plus tard qu’ils avaient impulsé le mouvement altermondialiste qui a été très actif au début des années 2000. Beaucoup, en Europe, se sont inspirés de leur méthode. Les zapatistes se disent pacifistes malgré les armes. Ils revendiquent une parole universelle et poétique et bénéficient du soutien de nombreux intellectuels de tous pays. Ils luttent pour une cause simple et juste, ils incarnent un espoir au Mexique.

Etes-vous sensible à l’imaginaire, très présent dans la pensée zapatiste, de la forêt vécue tel un maquis, mais aussi espace poétique ou de mythe ?

Je suis sensible au son de la forêt, à la poésie, à l’idée de la clandestinité et des révoltes.

Comment ne pas mythifier ?

Pourquoi ne pas mythifier ?

Quelle distance avez-vous décidé de maintenir vis-à-vis de votre sujet ? Comment définir votre éthique de photographe ?

La distance que j’instaure est instinctive. C’est aussi la distance qu’on m’impose que je respecte. C’est un lien mystérieux avec le sujet dont il faut prendre soin. Trop prêt, on brise le contact, trop loin on perd le fil. Mais il n’y a de juste distance que celle déterminée par la relation qui existe entre les hommes.

Quelles sont les sources d’inspiration ayant construit votre poétique de photojournaliste ?

Je ne suis pas sûr d’être photojournaliste, je n’ai de compte à rendre à personne, je ne travaille pas pour un titre et ne suis pas dépendant de l’actualité. D’ailleurs, les journaux ne s’intéressent pas particulièrement à ma démarche. Je m’engage dans une histoire que je souhaite restituer de manière objective avec une esthétique et un point de vue nécessairement subjectifs. Et tout cela est donné à voir dans un livre, ce qui permet de prendre le temps et l’espace pour raconter, et regarder.

Qu’avez-vous appris/compris au contact des zapatistes ?

J’ai découvert une culture, un mode de vie, appris un peu plus sur la nature humaine, j’ai rencontré l’humilité, la dignité rebelle, des hommes debout, positifs, petits face aux puissants, ce qui est beaucoup mieux que l’inverse…

Chiapas. Mexique
Des militaires de l’armée mexicaine passent devant l’entrée du camps de déplacés de Polhó. La situation reste très tendue dans la région de Los Altos, deux ans après le massacre d’Acteal où 45 indiens ont trouvé la mort. Les paramilitaires, proches du parti au pouvoir, sèment toujours la terreur et divisent les villages. A Polhó, la vie s’organise petit à petit. Commune autonome zapatiste d’Oventic, située dans la commune de Chenalhó. Région de Los Altos. Etat du Chiapas. Mexique. 25/12/1999

Photographiez-vous le Chiapas aujourd’hui de la même façon que lorsque vous l’avez découvert ?

J’ai photographié à chaque fois avec les mêmes outils, en argentique et en noir et blanc, par nécessité de raconter une histoire qui dure dans le temps avec une même « grammaire ». Ce qui a changé, ce sont la construction des zones autonomes qui ont transformé le mode de vie des communautés zapatistes. Certains villages sont très organisés, ils se sont développés et ont amélioré leur quotidien. Aujourd’hui, il y a moins d’événements liés au conflit, les zapatistes sont entrés dans une autre phase, ils communiquent moins avec l’extérieur, ne parlent plus aux médias, ne négocient plus avec le gouvernement, s’engagent moins dans la structure militaire insurrectionnelle. En somme, ils perdent moins de temps et se concentrent sur la qualité de vie des villages et l’autonomie.

Que retenez-vous de la « Rencontre internationale pour l’humanité et contre le néolibéralisme » organisée par l’EZLN fin juillet 1996 ? L’une de vos images montre par exemple la présence en ces lieux de Jacques Blanc, ex directeur du Quartz de Brest.

C’est une initiative qui a surpris tout le monde à l’époque, on peut la considérer comme le premier rendez-vous altermondialiste. Trois mille personnes de toutes nationalités se sont rendues dans les communautés autonomes pendant une semaine, dans la forêt Lacandone ou dans Los Altos. Le gouvernement n’a rien pu faire pour empêcher ce rassemblement qui a accueilli de nombreuses personnalités du monde entier, des intellectuels, des artistes, des militants, des curieux, des romantiques fans de Marcos, des poètes, des nostalgiques et des fous furieux en avance sur leur temps. Eh oui, il y a eu Jacques Blanc qui est venu avec l’argent du contribuable, quelle chance pour les Brestois ! (c’est une plaisanterie). Danielle Mitterrand, qui a fait le voyage quelques mois après la mort de François, est tombée folle amoureuse de Marcos. Elle en a même écrit un bouquin (ce n’est pas une plaisanterie). Le Chiapas déchaînait toutes les passions. Les insurgés qui se revendiquaient pacifistes inspiraient de l’espoir, dans un pays et dans un contexte politique mondial désastreux.

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Ismael, Zapata et le sous-commandant Marcos. Guadalupe Trinidad. Chiapas. Mexique. 2005

Votre livre Chiapas, Insurrection zapatiste au Mexique reprend quelques-unes des images de Chiapas Mexico (Atlantica, 2013), soit la marche de revendication de 3000 kms sur Mexico effectuée par les Indiens en 2001. Quelle fut l’importance historique de cette marche ?

Les zapatistes décident de monter à la capitale en février 2001 afin de rencontrer le nouveau gouvernement mexicain. Vingt quatre commandants zapatistes suivis par des centaines de personnes de toutes origines parcourent pendant deux semaines une partie du pays à la rencontre des Mexicains. Chaque jour, ils sont accueillis par des milliers de sympathisants qui les attendent sur le bord des routes, ils arrivent sur le Zocalo de Mexico où la foule qui les attend remplit la plus grande place d’Amérique latine. Il s’est passé quelque chose de très fort, une énergie positive, un mouvement collectif…

Quel sont les points communs entre des livres aussi divers que Les Mondes de l’école (2001), La Marche zapatiste (2002),  Etre à l’Ouest (2007), Voyages en flamenco (2010) ?

Le verbe « être ».

Propos recueillis par Fabien Ribery

Chiapas

Mat Jacob, Chiapas, Insurrection zapatiste au Mexique, Photo Poche Histoire, Actes Sud, 2015

A lire/A écouter

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