La beauté syrienne, entretien avec la poétesse Maram al-Masri

MaramW©Philippe-Barnoud

La poétesse Maram al-Masri, célébrée un peu partout sur la planète, est une femme très émouvante, dont les mots, simples, francs, douloureux et audacieux, touchent juste.

Rencontre à l’occasion d’une lecture publique dans un quartier populaire de Brest.

Depuis quand vivez-vous en France ? Quel a été le motif de votre émigration ?

Je suis arrivée en France en 1982. J’ai pensé que c’était transitoire et que je retournerais en Syrie le calme revenu, mais non. Il y a toujours des raisons directes et indirectes. Je suis partie pour fuir une condition sociale, mais le social est lié au politique. J’étais amoureuse d’un jeune garçon, chrétien. La religion musulmane interdit aux femmes de se marier avec des hommes appartenant à d’autres religions, mais cette loi ne s’applique pas aux hommes musulmans. Les hommes peuvent épouser quelqu’un d’une autre religion, et dans ce cas, il n’est pas obligatoire pour l’épouse de changer de religion.

Cet amour avec ce jeune chrétien était un scandale pour ma famille et a beaucoup nui à ma réputation. Durant cette relation, les services secrets de mon pays m’ont appelée pour me demander de travailler pour eux et de leur transmettre chaque jour un rapport sur la compagnie américaine où je travaillais comme interprète. Ils se sont livrés à des chantages, me menaçant d’envoyer mon amoureux sur les frontières israéliennes, ou de mettre en prison ma famille.

J’ai refusé et j’ai quitté la Syrie.  Puis je suis revenue, mais le jeune homme dont j’étais amoureuse m’a finalement quittée, à la suite d’une menace de suicide de la part de sa mère. Cela fut pour moi une grande déception et immense douleur.  Je me suis sentie rejetée par ma société.  Je me suis alors mariée avec un Syrien qui suivait ses études à Paris, pour m’éloigner, en pensant que l’amour arriverait plus tard, mais malheureusement, il n’est pas arrivé.

Avez-vous eu l’occasion de revenir en Syrie depuis votre installation en France ?

Rarement. Je n’y suis pas retournée pendant treize ans, puis, de temps à autre, pour de très courts séjours, mais à chaque fois, je me sentais étrangère. Retournant chez moi, j’avais le sentiment d’être comme un enfant fatigué qui a besoin d’une main qui le caresse !  Chaque fois, je me rendais dans la maison de ma famille et je ne sortais plus que pour revenir à Paris.

On vous appelle parfois « la poétesse aux pieds nus ». Pourquoi ?

C’est le titre d’un documentaire réalisé sur moi, par Bernard Louargand.  Il mélange le titre de mon livre sur la violence faite aux femmes, Les âmes aux pieds nus, et une allusion au film La comtesse aux pieds nus.

Ma vie est en effet ce mélange bizarre de luxe et de précarité. Je peux parfois me sentir princesse quand on m’invite, qu’on me reçoit, que je rencontre mes lecteurs et qu’ils me font fête. Mais rentrée chez moi, dans la simple chambre que je loue à Paris, je ne suis vraiment pas une princesse.

Je suis d’une certaine façon, tour à tour, une « femme publique », au sens où je me produis souvent devant un public, et en même temps, une femme solitaire. De plus, comme Cendrillon, je laisse toujours derrière moi quelque chose, mes larmes et mes sourires, mon espoir et mon désespoir. Je suis faite d’amour et d’abandon.

Il m’arrive parfois d’oublier mes affaires dans les hôtels ! Des robes, des bijoux… Je rentre, et, dans ma valise, il n’y a plus qu’une chaussure… Il m’est même arrivé, un jour où j’étais en retard pour prendre l’avion, d’oublier mes chaussures au passage du contrôle de sécurité à l’aéroport, et d’arriver finalement à Paris, effectivement, pieds nus ! A Paris, sous la pluie… Et je suis arrivée chez moi les pieds mouillés.

Vous affirmez : « Je peux douter de tout mais pas de la légitimité de l’insurrection de notre peuple. » Quelle est/fut selon vous la spécificité de la révolution syrienne ? Sa dimension de chant collectif ? Sa gaieté première ?

Oui, la révolution syrienne est une révolution de chants et une révolution de danses… Et c’était au départ un mouvement pacifique pour la démocratie. Les gens applaudissaient pour montrer que leurs mains étaient nues et vides, qu’ils n’étaient pas armés.  C’était si beau de les voir, par milliers, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes… Un soulèvement pacifiste.

Mais pouvez-vous imaginer que des manifestations ordinaires en France soient bombardées, que les manifestants soient emprisonnés, torturés et tués, et que des villes entières soient détruites et assiégées ?

Oui, je suis avec le peuple qui a été moins bien traité qu’un animal pendant plus de quarante-trois ans par une famille qui a volé la richesse et l’âme des Syriens. Un Etat républicain a été transformé en Etat dont on hérite de père en fils, le peuple étant humilité et privé de droits.

Cette révolution vous a-t-elle « réconciliée » avec le peuple syrien 

Oui, oui… Pour moi, les manifestants sont devenus des héros. Je me suis sentie fière d’appartenir à ce peuple, fière d’être faite des mêmes éléments, la matière de leurs maisons, leurs chansons, leur école, leur mer et leurs montagnes. Oui, je suis « made in Syria ». Je suis fabriquée en Syrie je n’ai pas le label français. Pourtant, j’aime la France.

Est-il vrai que l’on a vendu des « glaces au goût de liberté » 

Oui, c’est vrai. Vous pouvez le voir sur Youtube (cliquer sur ce lien).

Dans le mot Liberté, Houria, en arabe, Freedom en anglais, ou autre chose dans une autre langue, il y a la sensation de voler. C’est un vocabulaire mystérieux, un nouveau vocabulaire alors qui remplissait les âmes et les cœurs. Le peuple syrien était assoiffé et affamé de Liberté.

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En vous entendant dire avec beaucoup d’émotion et de pudeur vos poèmes, j’ai pensé à Mahmoud Darwich qui lui aussi aimait adresser ses vers à un public. Votre arabe est-il le même que le sien ?

Oui, c’est l’arabe classique.  L’arabe classique est notre deuxième langue. On commence à parler le dialecte, puis, vers six ans, on apprend l’arabe classique. C’est la langue du Coran, elle est donc sacrée et figée. C’est la langue officielle de tous les pays arabes.

Vous appréciez le contact avec le public. Vos interventions prennent souvent la forme d’un récital, des musiques et vidéos vous accompagnant. Prolongez-vous ainsi par votre présence face à un auditoire une tradition d’oralité quelque peu perdue en France lorsqu’il s’agit de poésie ? 

Oui, j’aime ce moment et j’aime qu’il soit comme un événement rare. Pourtant, il doit être quotidien car la poésie est essentielle. Je fais appel à tous les éléments pour créer la beauté et offrir aux autres le meilleur de moi-même. Tous les sens doivent être en état de grâce. Etre au corps à corps avec mon public, c’est être devant lui dans une grande proximité, et en sentir les effets sur son cœur.

Ce n’est pas facile d’être toujours exposée, sans protection, sauf celle qu’offre la poésie. Il serait plus facile de venir en jeans ou avec des vêtements quotidiens, mais je tiens à faire l’effort d’endosser la robe de la poésie comme le fait le prêtre pour le baptême. Oui, j’aime que tout soit beauté, même quand je parle de guerre et de violence.

A quelles formes poétiques classiques rattacher votre travail ?

Je ne sais pas du tout… Je pense que je n’appartiens à aucune catégorie classique particulière. Les critiques arabes disent : « On ne sait pas à quelle école elle appartient… mais, ce qui est sûr, c’est qu’elle a fait école elle-même. » Je pense pour ma part que tout le monde influence tout le monde d’une façon ou d’une autre. On lit parfois un poème que l’on croit oublier, mais, finalement, deux jours après, on s’en souvient encore très bien.

Je suis de plus en plus convaincue que toutes les productions humaines se touchent et se mélangent. Rien n’est pur.

Comment votre poésie est-elle reçue en dehors de la France ? 

Ma poésie est très bien reçue hors de France. Mes livres sont traduits dans seize langues. Parfois, quand je prends les gens dans les bras, j’ai le sentiment qu’ils vont ouvrir leur poitrine pour me mettre dedans, tellement ils m’offrent d’amour. Je deviens une part d’eux.

Fréquentez-vous beaucoup les poètes, par exemple Adonis ? On sait peut-être votre amitié avec Yvon Le Men.

Oui, bien sûr, j’ai des amis poètes, dont je peux dire qu’ils sont mes amis aussi bien humainement que poétiquement.

Que devient l’amour dans un pays désormais à feu et à sang ?

Oh ! J’ai fait une anthologie, L’amour au temps de l’insurrection et de la guerre (éditions Le Temps des Cerises), qui montre que l’amour est présent comme jamais…  Les gens aiment malgré tout. Et il est sûr que l’amour aide à survivre.

Pouvez-vous revenir sur la composition de votre recueil, Le Rapt ?

C’est un livre très spécial. J’avais un enfant de dix-huit mois quand mon ex-mari l’a kidnappé. Je pense que tout le monde peut comprendre ma douleur de mère. Pendant treize ans, je n’ai pas eu de contact avec lui. Je lui écrivais des poèmes sans savoir si un jour il allait les lire.

Avec la révolution, il y a beaucoup des parents qui ont perdu leur enfant, et beaucoup d’enfants qui ont été kidnappés par des sectes, des idéologies, des drogues, ou même qui se sont suicidés. J’ai décidé de partager mon amour avec eux.

Vous décririez-vous comme féministe ? Vous osez dire votre désir et la beauté féminine. 

Je suis féminine et je défends les droits des femmes, ainsi que les droits des hommes… alors, oui, je suis féministe.

J’ose dire mes désirs, mes rêves et mes déceptions, ma folie et ma douleur, me mettre à nue. Je fais l’éloge des femmes, mes sœurs et mes semblables. Est-ce qu’il convient, pour être féministe, d’humilier les hommes et d’être contre eux ? Bien sûr que non.

A quelles difficultés vous confrontez-vous lorsque vous écrivez ? Quelles sont vos éventuelles entraves ?

Oh, à beaucoup ! Quand j’écris en français, il y a mes « adorables » fautes de français, les confusions par exemple entre masculin et féminin, la difficulté de placer les voyelles là où il faut, mais je veux écrire malgré tout. C’est comme se mettre à nager dans une eau pourtant glaciale, ou un jour de tempête.

Vous êtes née à Lattaquié. Quelles sont les spécificités de cette ville du nord de la Syrie ?

Cette ville est un port de la Syrie sur la Méditerranée, très célèbre pour son tabac, ses olives et ses plages. Lattaquié est une ville très ancienne dédiée à la mère ou à la fille d’Alexandre le Grand, qui se nomme Laudea. Elle se situe près d’Ugarit, où ont été retrouvées les antiques tablettes présentant un alphabet.

Quels sont les motifs de vos travaux actuels ?

Je suis motivée par l’idée d’écrire la vie, de trouver la poésie là où on n’arrive pas à penser qu’elle se trouve, dans le métro, par exemple, ou sur les marchés. Je suis reporter en poésie ! Mais, pour l’instant, j’écris un roman. La poésie est ma façon d’éclaircir le monde, d’éveiller les sens et de remplir le cœur d’émotions.

Aller là où le soleil ne peut pas pénétrer

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Maram al-Masri, Les âmes aux pieds nus, français et arabe, Le Temps des Cerises, 2009

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Maram al-Masri, Par la Fontaine de ma bouche, Bruno Doucey, 2011, 88p

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Maram al-Masri, La robe froissée, édition bilingue, Bruno Doucey, 2012

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Maram al-Masri, Elle va nue la liberté, édition bilingue, Bruno Doucey, 2013, 128p

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Maram al-Masri, L’amour au temps de l’insurrection et de la guerre, anthologie de la poésie syrienne d’aujourd’hui, Le Temps des Cerises, 2014, 160p

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Maram al-Masri, Le Rapt, traduit de l’arabe (Syrie) par l’auteure avec la participation de Najeh Jegham, Bruno Doucey, 2015, 128p

Retrouvez-moi aussi sur le site de la revue numérique indépendante Le Poulailler

2 commentaires Ajoutez le vôtre

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