Corinne Atlan, traductrice de Ryôichi Wagô (épisode 3)

Auteure en 2016 d’un superbe Japon, l’empire de l’harmonie – collection L’âme des peuples, aux éditions belges Nevicata – Corinne Atlan est aussi la traductrice de Jets de poèmes, de Ryôichi Wagô, preuve s’il en était besoin que toute traduction réussie est une rencontre majeure.

Comment avez-vous rencontré l’œuvre de Wagô la première fois ?

Grâce à Internet. Le nom de ce poète resté à Fukushima et envoyant des tweets pour témoigner de la situation sur place a circulé sur des sites japonais dès le début de la catastrophe, avec des extraits de ses poèmes. C’est ainsi que j’en ai eu connaissance, comme tout le monde au Japon. Twitter lui a valu une reconnaissance à travers tout le pays, alors que jusque-là sa notoriété était, je pense, limitée à sa région d’origine, Fukushima étant jusque-là une préfecture de province bien agréable et tranquille.

En France, Claude Leblanc a également très vite parlé de lui, dans son (excellent) magazine Zoom Japon, et des extraits de traduction en anglais, en français, ont circulé aussi sur Internet, assez rapidement il me semble. Et puis, Kenichi Watanabe l’a filmé pour son documentaire « Le monde après Fukushima » (Arte), et m’a demandé de traduire les quelques poèmes lus au cours de cette séquence bouleversante.

Comment expliquez-vous le succès de son recueil, Jets de poèmes ?

Le recueil n’a pas été publié tout de suite : il s’agissait de tweets. Wagô a eu très rapidement de nombreux « followers » (il en parle d’ailleurs dans le recueil) : il faut bien se rendre compte que c’était littéralement une situation de « fin du monde », personne ne savait quel était le nombre de victimes du tsunami, quelle était la gravité de l’accident nucléaire, comment les choses allaient évoluer… Au moment où le Japon était ainsi au cœur des ténèbres, les textes de Wagô on été comme une lueur dans la nuit. Il exprimait avec une sensibilité poétique « au ras de l’expérience » ce que tous ressentaient : le chagrin, la colère, l’angoisse… Wagô a également fait beaucoup de lectures-performances à travers le Japon. C’est ainsi que je l’ai rencontré pour la première fois à Kyoto, lors d’une lecture de ses poèmes qui donnait la chair de poule, toute la salle était en larmes. Cela m’a déterminée à traduire ces textes – et le hasard a voulu que l’éditrice Danièle Faugeras me propose de le faire, juste vers ce moment-là.

Quelles difficultés éventuelles de traduction avez-vous rencontrées ?

Ce texte qui brouille les frontières entre prose, poésie et information, bien qu’écrit dans un japonais facilement accessible, n’était pas simple à traduire. J’ai ressenti une grande émotion à la lecture, et je voulais avant tout reproduire cette émotion, mais surtout éviter de verser dans le pathos. La frontière était mince… Avec ses soubresauts, ses changements brusques de style, on sentait le texte se construire au fur et à mesure, et les mots se chercher, ou jaillir à l’improviste. Pour un poète, la poésie doit être capable de tout dire, même ou peut-être surtout l’indicible, mais ce qui se déroule alors sous les yeux de Wagô est si inédit que le langage même en est comme dépassé. La traduction devait suivre ces balbutiements, rester en permanence sur un fil qui échappe parfois à l’auteur lui-même. Un travail de funambule.

La difficulté venait aussi de la polysémie de certains termes, comme « mujin » 無人: absence de l’homme, désert, mais aussi machines sans opérateurs, spectre du nucléaire, son inhumanité…. Le sentiment d’horreur que suscite dans un tel contexte ce mot courant, composé de : 無 (néant, absence) et 人 (l’homme, l’humain) n’était pas facile à rendre.

Quels ont été vos partis pris de traductrice quant à ce livre ?

Je voulais éviter à tout prix de faire une traduction trop « léchée », trop «  littéraire ». J’ai décidé de rester aussi proche que possible de l’original, coller à la phrase, à son rythme, aux émotions qui l’accompagnent. Respecter aussi bien sûr la mise en page de l’auteur, ces suites d’idéogrammes entrecoupés de trous, qui sautent, enflent, diminuent, reflétant les états intérieurs successifs de l’auteur, ses questionnements, ses révoltes, sa douleur.

Propos recueillis par Fabien Ribery

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Vous pouvez aussi me lire en consultant le site de la revue indépendante Le Poulailler

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