De l’art de réveiller les morts, par Anita Gauran, artiste baroque

Mur de rayogrammes-Musée de l'Éphèbe d'Agde-Production Musée de l'Éphèbe d'Agde- 240x140cm
Mur de rayogrammes-Musée de l’Éphèbe d’Agde-Production Musée de l’Éphèbe d’Agde- 240x140cm

A l’occasion de l’exposition de ses travaux au musée de l’Ephèbe et de l’Archéologie sous-marine du Cap d’Agde, j’ai demandé à la photographe plasticienne Anita Gauran de commenter quelques-unes de ses images, tirées loin de là, à Rennes, à l’école Jacques Prévert, où l’artiste était en résidence à l’invitation du PHAKT – Centre Culturel Colombier.

Accompagnant des œuvres du FRAC Languedoc-Roussillon, les photographies d’Anita Gauran ont la capacité, par la malice qui les anime, de réveiller les statues dont elles ont entrepris la métamorphose.

L’Antique n’est donc plus uniquement un rêve de pierre situé historiquement, mais un des moments possibles d’un présent inattendu, saugrenu, voluptueux.

Artiste baroque, Anita Gauran est une chimère dont l’imaginaire semble issu de la rencontre fantasmée entre Sofia Copolla et Pierre Jean Jouve sur un autel décrit par André Pieyre de Mandiargues.

Vous voyez, non ?

Les mots qui suivent sont les siens.

Sans-titre-88x71cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l'Éphebe d'Agde
Sans-titre-88x71cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l’Éphebe d’Agde

Le musée de l’Éphèbe a pour pièce majeure une sculpture en bronze d’Alexandre le Grand. Découverte dans l’Hérault par Jacky Fanjaud, elle fait partie de ces objets de marchandise antique transportés par bateaux et restés au fond des eaux du Grau d’Agde. La statue part à Paris pour sa restauration puis est exposée au Musée du Louvre. La ville d’Agde a construit le musée d’Archéologie sous-marine pour se voir accorder le retour de l’Éphèbe.

À l’histoire de cette sculpture se croise l’histoire d’Alexandre le Grand. L’Alexandre d’Agde est un canon de la sculpture grecque, une jambe en avant, son poids reposant sur la seconde, avec un mouvement de rotation des épaules. Il est représenté comme un jeune adulte magnifique. Il sera effectivement roi, de vingt ans à l’âge de sa mort à Babylone douze ans plus tard. L’ajout de la couronne, sur la couronne de pierre représentant des fils d’or et d’argent tressés, pare l’Éphèbe de symboles (tête de mort, aille, cœur, étoiles, chouette..). Ces objets tombent comme une chevelure donnant des pistes parcellaires sur le vécu réel d’Alexandre (Orient, conquête armée, roi soleil,…). On peut imaginer qu’il s’agit d’une collection amassée lors de ses voyages. On peut y voir un adolescent d’aujourd’hui. Cette accumulation de symboles fait référence à la culture pop actuelle. Ils sont à la fois porteurs d’informations et sont une  synthèse de ce que nous connaissons de ce personnage fondateur.

Sans-titre-140x45cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l'Éphebe d'Agde
Sans-titre-140x45cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l’Éphebe d’Agde

 

C’est dans les trous, les manques qui ont été comblés lors de la restauration par de la résine pour solidifier l’enveloppe de l’Éphèbe, que sont placées des cartes géographiques en transparence. Elles retracent la conquête d’Alexandre le Grand, de Macédoine en Asie mineure, d’Egypte en Perse, jusqu’en Inde. Ces vides sont les marques du temps passé dans la mer. Les cartes géographiques inscrites comme des tatouages sur le corps d’Alexandre le Grand rappellent sa vie marquée par son incroyable périple, qui me fait penser à Ulysse, mais sans retour.

La statue d’Alexandre était extrêmement fragile lors de sa sortie des eaux. Faite de bronze, la sculpture est creuse. La feuille de métal, fine de quelques millimètres, comporte certaine parties trouées. La restauration est légèrement visible, par la couleur et la texture du métal, mais aussi par ces vides réparés.

Sans-titre-45x51cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l'Éphebe d'Agde
Sans-titre-45x51cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l’Éphebe d’Agde

J’ai installé, au moment de la prise de vue, un drap noir derrière les sculptures. Les taches lumineuses qui se détachent du fond sont les reflets des éclairages sur la vitrine. Cet élément muséal qui met une distance entre le visiteur et l’objet regardé est discrètement présent sur plusieurs photographies. Les sculptures semblent alors appartenir à un univers à part, qui peut rappeler les mises en scène photographique d’André Malraux, visant à dramatiser les objets de son musée imaginaire. La surface plane de la photographie renvoie une illusion de profondeur. Dans cette image, j’ai créé un fond factice en utilisant du scotch collé sur le papier puis retiré après l’insolation du négatif.

Le point de départ pour ce fond était les moucharabiehs, cloisons qui laissent passer l’air, mais occultent les regards de l’extérieur vers l’intérieur. La forme rayonnante entourant le visage d’Alexandre le Grand fait écho à son passage en Egypte où il se fera appeler le Roi Soleil. C’est aussi un clin d’œil à sa place centrale dans le musée du Cap d’Agde qui fut construit pour lui. La statue est bien un symbole pour la ville et sa culture populaire de la plongée sous-marine.

Sans-titre-31x29cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l'Éphebe d'Agde
Sans-titre-31x29cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l’Éphebe d’Agde

Un crâne humain se trouve exposé dans de nombreux musées archéologiques. La part de violence, de ce retrouvé face à ce qu’il reste d’un humain après la mort, peut aussi être comprise dans l’entreprise de connaissance de notre histoire et dans la discipline archéologique qui déterre et prélève au fond des eaux. La vanité confronte chacun à son propre rapport à la mort, attitude face à la mort qu’a explorée par exemple l’historien Philippe Ariès. C’est un crâne anonyme sur socle, auquel est ajouté une sorte d’ectoplasme. On peut voir dans le lointain les reflets des casques exposés dans la même vitrine, comme un aller-retour entre l’intérieur et l’extérieur de la tête. L’ajout est un œuf de caille cassé.

Sans-titre-90x51cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l'Éphebe d'Agde
Sans-titre-90x51cm-photographie argentique sur papier barythé collé sur dibond-production Musée de l’Éphebe d’Agde

Césarion est représenté pourvu de vêtements et d’attributs grecs, romains et égyptiens, mais aussi féminins et masculins, d’adultes et d’enfants. Les yeux de Césarion sont ornés de khôl, exagérés par le maquillage félin. Le destin de l’enfant roi sera tragique, assassiné, parce que fils de César et de Cléopâtre, par le futur empereur romain Octave.  L’identification du jeune personnage n’est pas complètement certaine. Son visage est masqué par un maquillage fantaisie. Sa main droite désignait probablement l’animal favori de Césarion (un petit oiseau, un lièvre). Elle semble aujourd’hui nous pointer du doigt. L’analogie entre le masque de chat et son visage souligne l’attitude joueuse de la statue tout en occultant une partie de ses traits.

affiche Sous l'eau, le feu

Sous l’eau, le feu ! photographies d’Anita Gauran (exposition collective) au musée de l’Éphèbe et d’Archéologie sous-marine du Cap d’Agde – du 20 mai au 1er octobre 2017 

Galerie Eva Vautier – Anita Gauran

BASE DD’AB – EESAB – Anita Gauran

Entrer au Musée de l’Ephèbe

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vue d’expo_Sous l’eau, le feux !_Anita Gauran_Mur de rayogrammes_Agde_2017_2000px_Production Musée de l’Éphèbe d’Agde

Article de Fabien Ribery dans la revue Le Poulailler « L’archéologie queer d’Anita Gauran » (6 juin 2016)

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