Soth Polin, romancier cambodgien, et branleur de langue

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Alors là, on arrête tout, tout de suite, mais vraiment tout, il faut que je vous passe un nom, celui de Soth Polin, écrivain cambodgien de 74 ans vivant aujourd’hui sur la côte ouest des Etats-Unis, appelez un taxi, c’est peut-être lui, auteur d’un livre culte écrit à la fin des années 1970, L’Anarchiste, de pas mal d’autres incendies encore inconnus de ce côté-ci du globe, et du superbe, électrisant, balayant, fouettant Génial et Génital, traduit du khmer par le non moins enthousiasmant Christophe Macquet, rencontré comme photographe avec L’Oiseau : récit physique (éditions toulousaines Le Grand Os, chroniqué ici même, cherchez un peu), mais débusqué à Phnom Penh dans son costume chamarré de transmetteur/auteur, la préface est d’ailleurs une œuvre en soi, irrésistible, incandescente, brutale, délicate, drôle, voilà : « Pour beaucoup, Soth Polin est l’écrivain d’un seul livre, L’Anarchiste, écrit en 1979, quelques mois après la fin du régime de Pol Pot, livre fiévreux, convulsif, ironique, sentant la haine de soi et le dégoût du monde, exhalant les remugles de la défaite, les « suffocantes effluves » de la violence gratuite et du dérèglement sexuel, astre noir consumant tout jusqu’à la racine, passé-présent-futur, arrêt, vidé, cramé sur le grill, comme une grenouille, castré, décapité, tout le monde descend, il n’y a plus de littérature, il n’y a plus de Cambodge, il n’y a plus de vie possible sur terre. », qu’en pensez-vous ? Tout est comme ça, « bien cabossé, bien crucifié », « rongé », sans compromis, inspiré : « Et toujours à trois bandes (c’est la marque des grands écrivains) : l’humiliation, la honte, est à la fois personnelle (je suis un nul, un minable), historique (dégringolade depuis Angkor, pays « colonisé », pays « assiégé », pays « putain », pays « outragé »), et métaphysique (il est humiliant d’être humain ». », ce qui est belle façon de dire ce qu’est l’écriture de Soth Polin le gitan, auteur du présent recueil de quatre nouvelles daté de 1969, écrites pied au plancher, à l’américaine, art de la vitesse et des dialogues directs, volonté de rétablir une unité perdue, corps et esprit éclatés, vérité des pulsions, de la dépense bataillienne, comédie sociale, impossibilité d’être ensemble en dehors des conventions de la communication, ne pas toujours bien écrire, provoquer, délirer, branler la langue, extraits :

Conte 1, Communiquer, disent-ils : « Le jour où j’ai compris que je ne serais jamais que le gardien absurde, le concierge inutile de la salle du trésor, que je camperais toujours dans l’antichambre de mon idéal, le choc a été terrible. Terrible. Je me suis effondré à l’intérieur de moi-même. », « PUTAIN DE TA MERE ! me suis-je dit. Ce n’est pas possible ! Ils n’ont fait que parler de Bronson, de Delon, de Lili Hua et Cheng Pei-Pei, et les voilà en train de se tortiller frénétiquement comme ces poissons que le Viet exécute d’un bon coup de burin dans la tête ! GENIAL ! Vraiment GENIAL… »

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Conte 2, Ordonne-moi d’exister : « Vérifier le niveau d’urine pour éviter d’en renverser partout sur le chemin COMME UN GORET EPILEPTIQUE », « ça ne lui suffisait pas de me « commander », il fallait en plus qu’elle m’insulte, qu’elle me menace. Mais je m’en foutais bien, moi, ça faisait fonctionner la machine. », « Elle paraissait soucieuse. Elle s’habilla en vitesse, se fit rapidement du café, puis s’en alla en cyclo-pousse, sans dire un mot. », « Je pars, Sam On, me dit-elle. J’ai essayé de te faire comprendre la chose de différentes manières, mais tu n’as rien voulu savoir. Je vais donc mettre les points sur les i. Voilà. Nous deux, c’est fini. J’ai quelqu’un d’autre. Il m’aime et je suis folle de lui. Ça fait plus de deux mois qu’on couche ensemble. J’ai pris ma décision, aujourd’hui. Elle est irrévocable. Je vais refaire ma vie avec lui. Il est en bas, dans sa voiture. Il m’attend. Tu as été très serviable jusqu’ici, Sam On, et je voudrais que tu sois gentil une dernière fois, et que tu m’aides à porter ma valise jusqu’à la voiture. C’est la dernière chose que je te demanderai. »

Conte 3, La mutation des êtres : « Tous ces corps qui grandissent, qui rétrécissent, qui se développent, qui se rabougrissent. Je ne pense qu’à ça, ces derniers temps. C’est devenu une véritable obsession. », « GENIAL ! Vigoureusement GENIAL et GENITAL ! Prenez la petite Sivon, la fille du voisin. Il y a six ou sept ans, c’était une gamine qui jouait cul nu dans la rue. Personne ne faisait attention à elle. Mais depuis que ses seins ont poussé, que ses fesses se sont arrondies, que ses mollets se sont allongés, Ô MA MERE ! allongés ! allongés ! Elle a beau cacher autant qu’elle peut ses appâts naturels, il y a toujours une meute de mâles en rut pour la dévorer du regard ! », « Non mais t’as vu ton cul, la matrone ? Il est énorme, ton cul ! On dirait une jarre de Prey Nokor ! Je ne te connais pas, moi, grosse dondon, vieil hippopotame ! Celle que j’ai épousée était belle et svelte… »

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Conte 4, C’est comme tu veux, Na : « Pauvre de moi, pensais-je en quittant la cage d’ascenseur, on est plus vil qu’un chien, quand on est fou des femmes. C’est vraiment la pire des folies. », « JE SUIS FOU DE MA FEMME, messieurs-dames ! Je m’en abreuve ! Je m’y englue ! Je m’y engloutis ! Jusqu’au cou et jusqu’au trognon ! Je suis affamé d’elle ! Je suis dévasté par elle ! », « Je craignais qu’elle me refuse son bouton, son fondant au jus de coco qui sentait si bon, si terriblement bon. », « Tu lèches qui tu veux, espèce d’abruti, mais ne t’avise pas de me toucher, sinon je hurle ! », « Atrocement GENIAL ! Divinement GENITAL ! Sa petite culotte était un peu mouillée, un peu souillée, et je me mis à la lécher, sans plus réfléchir. « Si je ne peux pas lui lécher la chatte, je lécherai sa petite culotte… », me dis-je. »

Voilà, chers amis/amies, ça ne coûte que douze euros, et il y en aura d’autres, alors abdiquez.

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Soth Polin, Génial et Génital, nouvelles traduites du khmer et présentées par Christophe Macquet, éditions Le Grand Os, 2017, 112 pages

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